Chronique vezinoise sous l'occupation/libération/Paix n°21

De WikiRennes


Arrivée à Croix-Wasquehal

Nous arrivons au terme de notre voyage, Croix-Wasquehal, au 47 rue Holden, chez mon oncle Henri, le frère de ma mère qui, avec ma tante Pauline son épouse, ont la grande gentillesse d'accepter de nous accueillir chez eux. Ma sœur aînée se souvient de son cousin Claude. Elle le reconnaît de loin. Prévenu de notre arrivée, il nous attend, assis sur la marche de l'entrée de la maison. Il mange une tartine de beurre ou de margarine ou de saindoux qu’il saupoudre toujours, généreusement de sel. Nelly lui fait de grands signes « c’est le cousin Claude ! » s’exclame t’elle. Jusqu’à présent, j’ai vécu sans connaître d’autre famille que mon père, ma mère, mon frère et mes sœurs. Se découvrir tout à coup un oncle, une tante, cousin et cousine m’oblige à faire un gros effort pour intégrer dans ma vie ces nouveaux venus. Comment cela se fait-il que ma maman ait un frère, même une sœur alors qu’elle est ma maman ? Elle est ma maman, un point c’est tout et je ne la partage pas. De la gare nous sommes arrivés jusqu’ici par le Mongy (tramway). Instants de retrouvailles pour certains, moi je ne connais personne, instants de joie pour tous. Mon oncle et ma tante nous ont réservé un deux-pièces palier mansardé non isolé dans le grenier de leur maison en attendant de trouver mieux. Il leur faudra une très grande patience pour supporter cette tribu d’enfants habitués aux grands espaces, qui animera en permanence et parfois bruyamment, cette maison d’habitude si tranquille.

Intégration dans l'équipe d'enfants du quartier

Peu de temps me sera nécessaire intégrer une équipe d'enfants du quartier. Je deviens le énième galopin, qui, placé parfois en fin de file, devra sonner, après tous les autres à la porte d’une maison du grand boulevard. Il y a des portes où je n’ai pas même le temps et le plaisir de presser le bouton car nous sommes attendus avec un balai. C’est alors une dispersion, une envolée d’oiseaux piailleurs. Ma sœur Jeanine me rappelle avoir participé à ces exercices.

Gilbert Laméron, le neveu de ma tante Pauline, le plus âgé, est un des chefs de notre bande. Nous, ses subordonnés, sommes impitoyables envers le chef car profitant de son absence nous déclamons en choeur « Laméron, cul tout rond qu’a du poil à son menton ». Il est l’organisateur de la plupart de nos jeux et bien sûr nous dirige. Les colonnes infernales des sonnettes, c’est lui mais aussi la Marotte (maraude). En cette fin d’automne, des fruits demeurent encore suspendus, arrogants ne demandant qu’à être cueillis par leur propriétaire. Le fruit ne prête pas attention à qui le cueille ou qui le mange, tandis que le propriétaire a un avis différent. Prévoyant notre venue, celui-ci nous attendait avec une bonne trique et administre une rossée mémorable au plus grand, Gilbert, pris en flagrant délit de cueillette interdite. À ce moment, les cris du coupable s’entendent de très loin.


Le parc Barbieux actuel

Le Parc Barbieux

Le parc Barbieux, de l'autre côté du grand boulevard, au bout de la rue Holden, est un immense parc, joliment arboré. Il s’étend entre Croix et Roubaix. Il offre de grands espaces pour s’ébattre. Je remarque rapidement une pièce d’eau avec une cascade. Elle me rappelle le ruisseau du champ de Lebastard à Vezin-le-Coquet. J'ôte mes chaussures et j’entre dedans jusqu'aux genoux. Attraper les poissons rouges est mon objectif. J’ignore qu'il existe ici des gardiens de parc, chargés de faire respecter les interdits « d'aller là ou là », les « défense de marcher sur la pelouse ». À Vezin-le-Coquet, des interdits, il y en avait peu et parmi le peu, peu étaient respectés. Le gardien avec uniforme bleu foncé et casquette municipale survient. Il me surprend en flagrant délit de non respect des interdits. Il me réprimande et menace de prévenir mes parents après avoir noté mon nom et mon adresse. Heureusement mes copains et surtout mes copines sont là pour prendre ma défense et d’expliquer par le menu, avec zèle et volubilité, les raisons de ma faute. Ah ! Ces filles, quelles bonnes comédiennes et quel soutien dans l’adversité! Elles plaident ma cause avec persuasion « Monsieur ! il ne savait pas, il arrive juste de Bretagne où il était réfugié pendant toute la guerre, il a eu bien des malheurs ». « Bon çà ira pour cette fois » répond l’homme qui, semble t’il, n’avait pas très envie de sévir. Et moi de dire " Dame oui".

À cette époque je ne sais pas prononcer « oui » sans y ajouter préalablement "dame". C’est ainsi que je parlais quand je vivais en Bretagne. Ce « dame oui  » a fait sourire le garde qui voyait là la preuve que j’étais, à l’instant, quelqu’un qui venait d’ailleurs. On a bien souvent souri dans le Nord, dans la famille et à l'école quand j’utilisais cette expression « dame oui ». Par la suite les copains, l’école, la famille me firent prendre rapidement l’accent du Nord avec ses expressions et son langage local, de sorte que lorsque, neuf mois plus tard, je suis revenu en Bretagne, les Dame oui étaient totalement absents de mon langage et remplacés par des intonations du Nord que mon maître à l’école Victor Rault à Rennes ne manquait pas de me faire corriger. Par exemple pour le mot wagon « On ne prononce pas ouagon mais vagon »

École Victor Hugo classe 7e - CROIX - 1945 (Le galopin loquace est marqué de rouge)

L'école à Croix

À la rentrée scolaire de 1945, je suis inscrit à l’école communale de Croix. Je connais assez bien mes tables de multiplication avec une manière très personnelle de les réciter. Je ne les récite pas, je les chante sans m’en rendre compte. Ainsi quand la maîtresse m’interroge, je me demande pourquoi elle me regarde pendant toute ma récitation avec un grand sourire et beaucoup de bienveillance. L’image du sourire de cette institutrice est demeurée fraîche dans mes souvenirs.

Périodiquement il y a, distribution de biscuits vitaminés accompagnés d’un gobelet de limonade pour chacun des élèves. Celle-ci s’effectue dans la cour de l’école. C’est toujours bon à prendre !


Usine Holden - Partie droite, sens centre ville

L'usine Holden

J’ai le souvenir de la Rue Holden qui commence depuis le grand boulevard et qui se termine près de la Grand’place au centre ville. Avant d'accéder à cette place on passe devant l'Usine Holden, usine de textile qui avait eu le privilège de posséder la plus haute cheminée de France, disait fièrement ma tante Pauline. C'est maintenant, je crois, la Firme "Les Trois Suisses" qui est installée à cet endroit.

En 1945 l’usine est traversée par la rue du même nom qui la coupe presque en sa moitié. En se dirigeant vers le centre, la partie située côté gauche est partiellement détruite. Sur le coté droit tous les bâtiments semblent intacts.

En fin 1945 l'ensemble des bâtiments est occupé par l’armée britannique. Premier contact avec eux, premières impressions « d’un ancien qui en avait vu d’autres ». Le résultat de mon analyse est quelque peu implacable.

« L'uniforme anglais est nettement moins joli par rapport à celui des Américains. Le drap qui le constitue n’est pas très chic. Le casque est bizarre, on dirait un plat pour servir la soupe. Celui des Américains est nettement plus beau et de plus, ils en ont deux, eux. Les Anglais seulement un. Les Américains sont décontractés et sourient beaucoup. Les Anglais sont trop sérieux. La cabine de tous les véhicules britanniques est laide, on dirait des bull-dogs».


Les Britanniques sont dans le Nord

Il me faut maintenant aller au devant de l’évènement. Dans la rue Holden je croise des soldats et m’approche d’eux histoire de fraterniser. J’ai de l’expérience pour ce genre de contact, je ne suis pas un novice. Les militaires que je découvre semblent très affairés et sont occupés à différentes taches. Ils traversent la rue pour se rendre d'un côté ou de l'autre de l'usine. Nous sommes en octobre/novembre 1945. L'époque des rations militaires avec des friandises à distribuer aux enfants par les soldats est révolue. Les Britanniques ne sont pas aussi riches que les Américains, ils n’ont pas grand-chose à offrir. Ils ont chez eux comme chez nous des tickets de rationnement. Nous qui avions été tant dorlotés par les GIs à Vezin-le-Coquet ici, nous étions de la revue.

Ce jour-là je me trouve sur le trottoir de gauche de l'usine, un soldat franchit le portail et s'apprête à traverser la rue. Il tient à la main une tartine entière de confiture qu'il s’apprête à manger. Je suis à deux pas de lui, nos regards se croisent tout à coup. Je le fixe plutôt que je ne le regarde. II soutient mon regard un court instant puis me tend sa tartine et sans dire un mot continue son chemin. J'accepte volontiers ce cadeau que je mange immédiatement sans gourmandise cette fois mais avec appétit. C’est bon ! L'image intacte de ce soldat reste nette, fixée dans ma mémoire. Lui ai-je dit merci ?

Dans la partie droite de l’usine il y a un portail en fer forgé, toujours fermé et verrouillé. Son accès mène à un pavillon inoccupé, annexe de l’usine, pavillon que nous visitons pour nos jeux d’enfants. Le sol est jonché d’une très grande quantité de papiers divers et de carnets à souche. Avec mon frère, nous avons réussi à faire croire à des soldats anglais que nous avions découvert un cadavre allemand. Nous sommes certains, disons-nous, avoir reconnu ses bottes qui dépassent dans un sous-sol exigu et obscur. Bien sérieusement des militaires sont venus inspecter les lieux en notre compagnie, avec des lampes électriques, sans résultat. Nous avions de l’imagination à revendre.

Mon frère Guy, mon aîné de quinze mois, porte beaucoup d’attention quand il se déplace afin de ne pas laisser passer une occasion de récupérer quelque chose. Il découvre, un jour, derrière le portail toujours fermé, une pièce de tissu bien pliée, accrochée de manière à être invisible de l’extérieur. C'est probablement un ouvrier de l’usine qui a détourné et caché ce butin prévoyant de le récupérer à la fin de sa journée de travail. Mon frère heureux et fier de sa trouvaille l’apporte immédiatement à ma mère qui nous a fait confectionner plus tard à chacun une paire de culottes courtes. Nous pouvons imaginer à quel point la personne qui avait épargné discrètement ce tissu, constatant sa disparition, avait pu nous maudire sans nous connaître. Il faut savoir qu’à cette époque, en 1945/46, tout manquait et le tissu valait son pesant d’or.

L'hiver dans le Nord

Nous avions quitté la Bretagne, son beurre, son bon lait et tout et tout pour trouver ici pas grand chose en matière de nourriture. En guise de beurre, ma mère enduit la tartine de mon quatre heures pour l’école, d’une couche de sirop de betterave sucrière, genre mélasse. Je n’aime pas tant que çà cette mélasse sur le pain. Les tartines étant préparées quelques heures avant d’être mangées, deviennent, au moment du goûter, molles comme une serpillière. Comme je regrette le bon beurre salé de mon village. Parfois, il y a distribution de lard salé américain. Je ne suis pas difficile mais ce lard provoque chez moi une envie de vomir quand il est servi à table. Il est tout à fait rance et mal odorant.

Nous sommes maintenant en Février 1946, ma mère est hospitalisée. Elle décède à la clinique de Roubaix suite à une intervention chirurgicale, elle est âgée à peine de quarante deux ans. Elle a vécu ses derniers moments entourée de ses enfants. Son lit est disposé dans une salle commune, le temps lui est compté. Pour isoler la mourante du reste des malades, un paravent a été dressé sur le côté de son lit offrant plus d’intimité pour vivre ses derniers instants. Je ne me rends pas tellement compte de la situation et ne sais pas encore que je vois ma mère pour la dernière fois. J’avais 8 ans et trois mois.

Une décision ferme est ensuite prise par mon père, nous retournerons, dès le printemps, en Bretagne à Rennes.

Épilogue

Au début des années 2000, J'ai retrouvé le hangar au bas Vezin, où j'allais tourner la meule pour aider Albert Pinel à aiguiser les couteaux, le pressoir aussi dans ce même hangar où j’ai vu couler tant de jus de pommes. L'endroit du pylône en haut du chemin vert et le chemin vert lui-même. L'école a disparu elle a été remplacée par une autre, beaucoup plus grande et très moderne, à la mesure de cette nouvelle ville dortoir qu’est devenu mon petit village. Le café de la maréchalerie est devenu pharmacie. La forge et les ateliers de réparations ont été transformés en café et autres commerces. Les dépendances de chez Touffet sont aussi démolies. Le cimetière transféré hors le bourg. Le château de la Drouétière a réduit ses étages et supprimé son belvédère, après la grande tempête de décembre 1999. Les bassins situés devant la façade du château de la Frelonnière ont été comblés. Le château de la Glestière s’est embelli avec de magnifiques dépendances et un magnifique parc. Le bois de la Glestière où nous avons tant joué s’est couvert de résidences. Le château de Montigné est maintenant une maison de repos pour les ecclésiastiques. Beaucoup de maisons situées de part et d'autre de la route principale du bourg, construites en partie en pisé ont disparu. Il en reste très peu, comme par exemple le pâté de maisons, Blanchard, Trincart, Bigot. La salle du café où nous avons vécu cinq années à six personnes, me semble à présent ridiculement petite.

Le 30 mai 2013

Albert René Gilmet

Autre information Blog Aldebert:http://www.39-45.org/blog.php?u=5328&b=565


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