Chronique vezinoise sous l'occupation/libération/Paix n° 20

De WikiRennes
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La vie libre reprend ses droits

Le village est à présent pourvu en carburant destiné aux véhicules civils, carburant qui a tant manqué durant cette longue période de guerre. La station essence de Vezin-le-Coquet est située un peu en retrait de la route de Montfort, devant la maréchalerie Letort. C’est une pompe qui délivre son précieux liquide, cinq litres par cinq litres. En effet deux récipients en verre sont disposés en haut de la pompe. L’un préalablement plein se vide dans le réservoir du véhicule tandis que l’autre se remplit aussitôt quand la pompe est actionnée manuellement. Un marqueur est fixé en dessous des récipients, il comptabilise le nombre délivré de fois cinq litres. La marque de la firme, à cette époque, représente un dragon qui ne cesse de m’intriguer et que j’observe du coin de l’œil à l’occasion de mes passages.

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Peu à peu les automobiles se comptent plus nombreuses sur nos routes, on peut maintenant les voir circuler. Les anciennes qui étaient remisées depuis le début de la guerre, souvent placées sur cales sont ressorties. À l’intérieur de l'une d’elles j’ai découvert un terrain de jeu. Je me souviens d’une voiture, qui semble très vieille, chez Letort dans un grand état de délabrement intérieur et à la carrosserie poussiéreuse. Les coussins, sans doute recouverts de cuir ou simili, sont très dépenaillés. Des trous se sont formés à travers desquels sortent des touffes de crin. L’ensemble sent la graisse, la poussière, l’humidité et le pipi de chat. Toutes ces odeurs ne me gênent pas outre mesure, elles caractérisent le lieu. Cette voiture est aussi sur cales, dans un hangar attenant à la forge. Je m’y glisse parfois dedans par temps de pluie, peut-être même avec Alphonse. Nous actionnons le levier de vitesse, tournons le volant, manipulons les boutons, tirons le starter. Ce jeu m’occupe très peu de temps, la position statique ne me convenant qu’à faible dose.


Les automobiles réapparaissent sur le macadam

Les belles automobiles, les moins belles aussi, mais jamais neuves, peuvent enfin reprendre l'air et caresser de nouveau le macadam de leurs pneus défraîchis. Le réseau routier local, n’est pas, en général, dans un excellent état d’utilisation, compte tenu du peu d’entretien dont il a bénéficié durant la période de l’occupation mais aussi à cause des nombreux convois d’engins militaires lourds, allemands ou alliés qui l’ont emprunté.

J’ai entendu dire, par mon père, que des propriétaires d’automobiles, peu avertis, ont rempli le réservoir de leur belle ou moins belle avec du carburant destiné aux moteurs de tanks dont l’indice d’octane égalait parfois celui utilisé pour les moteurs d’avions. Après cette longue période d’inactivité, en démarrant pour leur première sortie, elles ont toussé de surprise. Quelques unes ne s’en sont pas remises, leur délicat moteur a rugi puis s’est éteint.


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Monsieur Letort sort sa Citroën trèfle pour une petite promenade d’essai. Encore un événement qu’il ne faut pas manquer. Et qui donc invite-t-on à occuper la place, dans la pointe arrière de la voiture, sur le siège escamotable ?... Tu montes avec nous Bébert !?… me demande pour la forme monsieur Letort avec un grand sourire malicieux. En vérité il est inutile de me demander mon avis, je suis toujours prêt pour l’aventure. N'empêche que j'ai beaucoup de chance d'être encore une fois là où ça bouge. Vous me direz, bien sûr que je n'ai pas beaucoup de mérite à y être, puisque la maréchalerie, c’est ma permanence, c’est un peu comme la concierge qui indique au moyen d’une pancarte placée dans sa loge, qu’elle est dans l’escalier, moi je suis à la Maréchalerie.



La paix est signée

Un automne, puis un hiver et enfin un demi printemps s’écoulent, la guerre s’étant éloignée de chez nous se termine enfin, la paix est signée. Pour marquer l’évènement, des festivités sont organisées à Rennes comme probablement dans toutes les villes et aussi dans beaucoup de villages de France. La famille se rend dans la capitale bretonne pour assister aux cérémonies et manifestations qui s’y déroulent.

Après le Mail et sa fête foraine, nous nous rendons place de la Mission où une immense ronde faite de jeunes gens s’est formée. Elle tourne, tourne. Il y a de la gaieté dans l'air, des cris et des chants. Une grande animation joyeuse agite la ville. Nous nous dirigeons ensuite vers le Champ de Mars. En bordure du boulevard de la Liberté, un détachement de soldats américains est aligné, l'arme au pied. La foule est nombreuse, elle attend et espère assister à un défilé. Les GIs patientent aussi, ils chewingomisent, ils fument… ils fument abondamment et rejettent des mégots longs comme le bras. Des yeux d'adultes guettent les projections nicotianes. Quand elles sont jugées intéressantes des jambes agiles de spectateurs se précipitent pour la récupération de la clope. La fierté n'est pas de mise. Vu la longueur des mégots jetés aux vilains, on pourrait penser qu'il s’agit là de provocation pour distraire les militaires ?! ... la dignité alors ?!... Celle-ci n’est aussi pour l’instant pas de mise. Quatre années de restrictions, de privations, l’affligent beaucoup et la remisent au placard.

Tout a commencé pour notre famille par un exode devant l'invasion allemande en juin 1940, du Nord vers le sud. Il se poursuivra maintenant dans le sens inverse. Ce sera le retour au pays.


Préparatifs et départ pour un retour dans le Nord

En septembre/octobre 1945, la décision est prise, la famille s'en retourne "din l'chnord". Mon père, lui, souhaiterait bien rester et faire de la Bretagne son pays d'adoption, tandis que ma mère n’est pas de cet avis, ainsi mon père justifie ce refus en rappelant que ma mère « dès qu'elle ne voit plus le clocher de son village, elle est perdue »... et son village est Wasquehal Wikipedia-logo-v2.svg.

C'est encore monsieur Letort qui accompagne en voiture, famille et bagages légers à la gare de Rennes. Des caisses ainsi qu’une grosse malle confectionnée par un voisin sont déjà rendues depuis quelques jours et voyageront par la petite vitesse. Sur le chemin de la gare nous effectuons une halte dans un café du Mail, à Rennes, pour téléphoner à Vezin afin d’informer que tout allait bien. J'envoie de gros bisous téléphoniques à Madame Letort et à la bonne, des personnes que j'aime beaucoup. Malgré tout, pour moi, les adieux se déroulent sans état d'âme. C’est une autre aventure qui s’annonce. Je ne suis pas du tout conscient que je tourne la dernière page de la grande, petite histoire de ma prime jeunesse. Je referme, sans me rendre compte, le couvercle sur la boîte dans laquelle demeureront rangés à jamais les instants les plus merveilleux et heureux de mon existence.

Comme la plupart des enfants de mon âge je vis et apprécie, au jour le jour, les évènements qui se présentent. Le voyage en chemin de fer me semble long. Le train se traîne, les ralentissements sont fréquents toujours accompagnés de crissements aigus provoqués par les roues qui frottent sur les rails. Je regarde le paysage, je suis heureux. Des dames de la Croix-Rouge française passent de wagon en wagon, elles nous offrent un goûter et des friandises.

À Paris nous prenons le métro. C'est pour moi une expérience assez déplaisante, pleine de mystère mais aussi d’angoisse. Quel drôle de transport empruntons-nous là ! Au début de notre voyage, dans le train qui nous a mené à Paris, je pouvais, quand il roulait, contempler le paysage défilant sous mes yeux, or dans celui-ci qu’on nomme métro, c'est la nuit qui apparaît dès que la rame se déplace. Il n’y a plus de paysage, c'est le noir extérieur complet. J’ai l’impression que nous n’avançons pas, bien que le frottement des roues sur les rails, soit fort bruyant. Lorsque enfin je peux distinguer des lumières et apercevoir une animation extérieure, je constate que nous ne sommes pas partis. J’ai la vision de la gare précédente. Je ne m’explique pas ce phénomène, je suis très inquiet et même oppressé. C'est tout à fait comme un cauchemar. À plusieurs reprises, quand nous quittons le wagon pour rejoindre une correspondance, je suis emporté à vive allure par cette foule dense, je manque à plusieurs reprises de perdre mes parents. Je pense tout à coup m'être égaré, seul parmi tous ces gens, entouré d’innombrables visages inconnus, j’imagine le pire, je panique et je hurle ! Mais soudain, miraculeusement, la main de ma mère se pose doucement sur mon épaule. Ouf !…


Le 25 mai 2013

Albert René Gilmet

Autre information Blog Aldebert:[1]


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