Chronique vezinoise sous l'occupation n°12

De WikiRennes



Souvenirs d’un enfant


Détails sur la vie familiale sous l’occupation

Mon père

Mon père ne donne pas dans la calotte, disait-on à l’époque il bouffe carrément du curé. Il fut pourtant, dans sa prime jeunesse, enfant de chœur. Toutefois, avant de rejoindre les anges, il a souhaité passer d’abord par la porte de l’église. On ne sait jamais !

Ma mère

Ma mère est très croyante, voire parfois superstitieuse. Un Christ sur la croix est accroché, bien haut au dessus d’un grand miroir, lequel est disposé contre le mur, sur la cheminée de marbre noir. Il veille sur la maisonnée.

Saint Antoine de Padoue est le saint le plus souvent invoqué par ma mère. Elle fait d’ailleurs appel à ses services au rythme des coupures d’électricité. C’est bien sûr, grâce à lui si les choses égarées retrouvent leur place. Combien de fois ne l'avons nous pas prié, afin de récupérer notre éclairage perdu parmi les nombreuses pannes d'électricité. Autour de la table, une bougie allumée, mère et enfants ensemble psalmodient « Saint Antoine de Padoue faites que la lumière revienne... Saint Antoine de Padoue faites...» une litanie qui peut durer, un certain temps. Parfois cette chère lumière réapparaît sans trop se faire prier, illuminant soudain l’unique ampoule de la pièce. Alors bien sûr, le Saint est remercié pour ce petit miracle... « Ah! comme nous avons eu raison de faire appel à lui ! » Une autre fois, notre demande n’est pas entendue, la soirée se termine alors à la bougie. Par ces temps de guerre le Saint a d'autres soucis en tête. Pourquoi aurait-il la mauvaise idée de rétablir le courant électrique qui permettrait aux Allemands d’utiliser les puissants projecteurs de la Belle Epine contre les avions alliés. Saint Antoine, comme son nom l’indique est un Saint, par accaparement, bien français donc patriote, alors rien à craindre, il saura faire la part des choses.

Ma mère est également superstitieuse. Lorsque notre petit poêle à charbon chante, probablement à cause de la dilatation de la fonte, elle dit, « Tiens! Demain nous aurons du courrier ». Mieux que la météo, elle prévoit le temps qu’il fera demain... « Tiens ! on entend le train qui passe, demain il va pleuvoir. » Comme j'aime entendre ces vérités!

Le confort du logis

En matière de cuisine, notre petit poêle à charbon pour réfugiés n'assure pas toutes les cuissons, ainsi quand d'aventure ma mère a l’opportunité, bien rare, de faire cuire un rôt, c'est chez le boulanger qu'elle s'adresse. Celui-ci permet, quand sa dernière fournée est terminée, d’utiliser son four pour cuire des plats des particuliers. Parfois, certains dimanches, à table, on sert pour le dessert des choux à la crème de chez monsieur Rimbert le boulanger si prévenant, c’est un grand jour de fête ! Merveilleux, succulents choux à la crème, j’en conserve encore le goût dans la bouche. Toutes les pâtisseries du monde ne sauront jamais égaler en beauté et en saveur celles de la boulangerie Rimbert. La boulangerie de monsieur Rimbert est située près de l’église, pratique pour prendre le pain après la messe ou passer commande avant l’office. Ne pas oublier de présenter les tickets de pain.


Au petit déjeuner, ma mère ajoute parfois dans notre bol de lait, dans lequel surnage une belle couche de crème, une goutte de teinture d’iode. Nous ne sommes pas au bord de la mer alors il faut compenser les carences. Remède des anciens ! C’est son avis.

Ressources alimentaires locales

Chaque ferme fabrique son beurre, ceci dit sans malice. Pour le fabriquer, le lait est versé dans une espèce de barrique fixée sur un axe, une baratte. La baratte dispose d’une manivelle qu’il faut tourner jusqu'à formation de la crème, puis du beurre. Une fois l’opération terminée et le beurre ôté… ne pas oublier de le battre à la main pour en extraire complètement l’eau qui pourrait encore y demeurer… un produit liquide résiduel demeure au fond de la barrique qu'on nomme petit lait ou lait écrémé ou baratté. Mélangé à de la nourriture, ce liquide est normalement destiné à l'alimentation des cochons. Nous sommes en temps de guerre, il conviendra alors pour celle de notre famille. Il contient encore quelques miettes de matières grasses.

Quand l'occasion se présente, avertis par le tam tam breton du Bourg, nous allons faire le plein du bidon de lait. La ferme, dont j’ai oublié le nom, située côté gauche de la route, avant d'arriver au bois de la Glestière, nous en procure parfois.

Des pommes de terre cuites à l'eau, trempées dans du lait baratté, avec du pain, du beurre, c’est un régal qui fera notre repas du soir. J'aime ce goût suret que donne aux pommes de terre le lait baratté. Oui ! c’est véritablement bon. Les habitudes culinaires forgent le palais, le goût. Il n’est pas étonnant que je n'ai pu apprécier ma première vanilla custard offerte par des Américains.

Au moment du repas de midi il arrive que ma mère s’exclame tout à coup « Zut! Il n'y a plus de cidre ». Elle me dit alors « Tiens, prends ce litre, et va chez Letort en chercher ». Bien évidemment chez Letort !!! Où aurais-je pu aller ailleurs que chez Letort ?


Le cidre du midi du café Letort

À l'heure de midi, chez Letort tout le monde est attablé dans la grande salle du café pour le repas. Sont assis, monsieur et madame Letort, Pierrot, les commis, Angèle la bonne. J'arrive avec mon litre vide fermé par un bouchon. Après que j’ai eu salué tout le monde, monsieur Letort m'installe debout sur le banc à côté de lui en me tenant pour éviter que je ne chute. Devant toute l'assemblée, c’est une coutume, je dois chanter une chanson, celle qu'il m'a apprise. « Rosalie, elle est partie. Si tu la vois, amène-la-moi. Où est-elle, dans la bouteille. Ouvre le bouchon, elle est dans l'fond. ».Monsieur Letort m’accompagne dans ma chanson. Je mime le bouchon qu'on enlève... je constate avec surprise que Rosalie se trouve tout à coup au fond de la bouteille... Je suis comédien il est vrai et j’aime cela. L’assistance semble ravie, moi je le suis au moins autant qu’elle, applaudissements, monsieur Letort me descend du banc. Mon spectacle est terminé. La bonne remplit mon litre de cidre en le tirant du tonneau, je repars heureux. Ma mère ne m'a pas donné d'argent par précaution, peur que je le perde. Peut-être que ce litre est un cadeau de la maison ou peut-être mes parents règlent-ils en fin de semaine, comme c’est la coutume, je ne me pose pas la question. J’ai conservé beaucoup de tendresse pour la bonne de chez Letort, elle me chouchoutait beaucoup.

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Celui qui réussit à pousser la bouteille vide jusqu'au bout sans la faire tomber gagne une bouteille pleine.


Les fêtes de village

Pour se distraire, le dimanche, les gens ne se contentent pas des bals z'interdits. Aux beaux jours, il y a les fêtes de village avec de la musique et des stands tout simples, inventifs faits avec trois fois rien. Il y a aussi des pique-niques, notamment celui organisé à la Motte, lieu de baignade à quelques kilomètres de Vezin, le La Baule des Vezinois. C’est la rivière La Flume qui passe là. Pierrot Letort, Jean et Albert Pinel et bien d’autres, des grands, plongent dans la mare à tour de rôle en effectuant le plus d’effets possibles. Le soleil est présent et les participants à la fête sont nombreux. Est-ce ce jour-là qu’un milicien sensé assurer l'ordre public, marche seul de long en large à travers la foule. Il a dégainé son pistolet, il le jette en l'air en le faisant tourner, il le rattrape avec agilité et recommence à plusieurs reprises sans laisser l’arme tomber à terre. Il fait le malin, il veut se faire remarquer ! Le soir après la fête, à la maison, j'entends mon père dire à ma mère. « Tu vois! Si on avait été deux, eh bien, pendant que l'un le bouscule au moment où il jette son arme l'autre s'empare du pistolet, cela aurait été facile ». Et moi je pense « Pourtant ! Il y avait plein de monde à la fête... Il veut probablement dire... Deux suffisamment hardis... Mais bon ! Le cas échéant, qu'aurait-il fait du pistolet et du propriétaire? Je n'ai jamais songé plus tard à le lui demander.


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Le pré où s'est déroulée la fête. On reconnait à droite un mât de cocagne.

Pierrot Letort (lunettes) et mon père (à droite) figurent sur la photo.

Le cinéma muet ambulant

Le cinéma ambulant vient parfois nous rendre visite. La commune de Vezin-le-Coquet ne dispose pas de salle des fêtes, ni aucune salle susceptible d’accueillir le cinématographe. C’est donc dans le préau des garçons, en dessous du bureau de la mairie que l’appareil de projection est installé. Des bancs sont amenés, le public est nombreux et déborde dehors dans la cour. C’est un merveilleux spectacle pour nous les enfants... Des personnages qui bougent, c’est autre chose que les projections d’images fixes. C'est un moment vraiment magique, un piano sur le côté de l'écran nous envoie de la musique mettant en relief les actions qui se déroulent dans le film. Ah ! Les films de Charlot, il y en a sur différents fonds de couleurs, des noirs, des marrons, des verts. Merveilleux souvenirs !!!


Févier 2013

Albert René Gilmet

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