Du Roi ou de l'Empereur, mais du pain

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Quelques affaires jugées par la cour d'assises de Rennes donnent des aperçus de la vie à Rennes pour certains, en particulier à la fin de 1820[1].

Jeanne Nicole Leguen, rue de Coëtquen

Le sort de Jeanne Leguen mérite une transcription complète de son interrogatoire.

« L'an mil huit cent vingt, le trois novembre, nous Prosper Legué, juge au tribunal civil de Rennes, remplaçant le juge d'instruction absent ce jour, assisté de Cyr Lodin commis-juré, avons fait amener du violon où elle est consignée la nommée ci-après, laquelle le requérant le ministère public, nous avons interrogé comme suit.

Elle a repondu : je me nomme Jeanne Nicole Leguen, âgée de 26 ans, lingère [fille publique], née à Rennes, sans azile fixe, epouse de Pierre Mondon (?), soldat à la Légion du Calvados.

D : hier jeudi [vers 16 heures], passant dans la rue de Coëtquen près de la boutique de M. Fayolle marchand épicier, ne criâtes-vous pas haute voix 'Vive l'empereur !'.

R : oui, c'était le deuxième jour que je n'avais pas mangé ; aujourd'hui c'est le troisième.

D : n'ajoutâtes-vous pas egalement à haute voix 'Mde pour le roi et sa famille !'.

R : je dis bien 'Merde pour le roi', mais je ne parlai point de sa famille. J'étais dans une si profonde misère que je ne savais ce que je disais.

D : n'avez-vous pas déjà été mise en prison pour des cris semblables à ceux qui vous ont fait arrêter hier ?

R : cela est vrai, il y a deux ans de cela ; je fus jugée et condamnée à trois mois de prison pour cet objet.

D : etiez-vous yvre hier quand vous fûtes arrêtée ?

R : non, je n'avais même pas mangé. Le jour de la Toussaint, je fus à la porte de St. Melaine depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, je ne reçus qu'un liard dans toute la journée et il me faut chaque nuit payer deux sous pour mon coucher.

D : ne sentez-vous pas qu'il vaudrait beaucoup mieux chercher de l'ouvrage, ou, à defaut d'en trouver, demander du pain, que de troubler l'ordre public par des cris defendus ?

R : j'ai cherché de l'ouvrage et je n'en trouve pas. Quand je demande [du pain], on me refuse parce que je suis jeune : il est pourtant vrai que le pouce et l'index sont les deux seuls doigts de ma main droite dont je puisse me servir ; les autres sont paralysés.

D : est-il bien vrai que le seul desir de vous faire arrêter vous ait déterminée à proférer hier les cris que vous avez fait entendre dans la rue ?

R : oui parce que je me disais : 'Au moins, ils vont me donner du pain pendant quelque temps ; je ne serai pas exposée à coucher dans la rue cet hyver comme je l'ai fait l'année dernière où je passais presque toutes les nuits sur la place du Palais.' Une nuit, je fus conduite par la patrouille au corps de garde, j'étais tellement saisie de froid que mon corps était agité de mouvemens convulsifs.

D : avez-vous été reprise de justice pour autre fait que celui que vous avez déclaré ci-dessus ?

R : non, Monsieur, jamais : j'ai bien de la misère, mais je n'ai jamais fait de mal à personne.

Lecture faite, elle a dit persister en ses réponses et ne savoir signer.

Soit communiqué à Monsieur le procureur du roi, Rennes, le 4 novembre 1820. »

Le 8 janvier 1821, Jeanne Leguen se trouve à la maison d'arrêt dite la Tour Le Bat où lui est donnée une copie de l'arrêt de la chambre d'accusation du 11 décembre.

Affaires analogues

La même liasse comporte un dossier sur une affaire de cris analogues à Cleunay par un homme ivre ; ainsi que deux dossiers bien plus proches de celui de Jeanne Leguen.

Françoise Galbois, 28 ans, née à La Chapelle-Thouarault, journalière (ou marchande de gâteaux), demeurant rue de la Parcheminerie, est aussi conduite au « violon de la Tour de bat » le 23 octobre 1820, complètement ivre, après avoir tenu des propos injurieux envers les Bourbons au bureau de police de Rennes » dont un sergent de ville, Joseph Marie Cherel, voulait la faire sortir. Selon un document, elle répond : « Je déclarai que j'emmerdais le Roi, et je ne suis pas fachée d'aller en prison, parce qu'au moins j'aurai du pain et je ne puis pas me trouver plus mal que je ne suis. »

Le 15 novembre 1820 à 17 heures, Renée Renault, 20 ans, native de Rennes, fileuse de laine, entre dans le bureau de police, donne un coup de poing dans une vitre et crie « Vive l'empereur ! », se laissant arrêter et conduire au violon. Elle ne donne aucune raison à son comportement et reconnait avoir été condamnée à six mois de prison il y a près de deux ans pour le même motif. L'arrêt de la chambre d'accusation lui est signifié dans les mêmes conditions que celles de Jeanne Leguen le 8 janvier 1821.

Notes et références

  1. Liasse 2U 498 des Archives départementales d'Ille-et-Vilaine. Les verdicts seraient à chercher dans le volume des arrêts de la cour.