Journée des Bricoles

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Les 26 et 27 janvier 1789, une émeute éclate place du Palais (Place du Parlement de Bretagne) entre les étudiants et les nobles, c'est la journée des Bricoles, première journée révolutionnaire rennaise où sera versé le premier sang de la Révolution, écrira Chateaubriand.

Les émeutes entraînent la suspension des États de Bretagne Wikipedia-logo-v2.svg. Les heurts qui s’ensuivent sont décrits par Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe.

Noblesse conservatrice et tiers état progressiste causent le blocage des États pour des raisons opposées

Le 16 août, le ministre Necker, rapportant la décision de son prédécesseur Brienne, avait rappelé les parlements. Les États généraux étaient convoqués pour le 1er mai 1789, afin d'examiner leurs remontrances et en débattre. Des réformes s'annonçaient, redoutables pour la noblesse et le clergé, bien timides pour les gens du tiers.

Depuis quelques temps des feuilles rennaises attisent l'opinion : la Sentinelle du Peuple de Volney, imprimé rue Saint-Georges, puis au château de Maurepas, rue de Fougères, hors la ville, montent le tiers état contre la noblesse et ses privilèges et le Hérault de la Nation vise à rallier les ruraux à la bourgeoisie patriote rennaise. Alors même que Louis XVI a adopté, le 27 décembre, le doublement du tiers et le vote par tête pour les États généraux, lors des séances du 31 décembre 1788 et du 1er janvier 1789, noblesse (951 gentilshommes) et clergé (30 évêques et abbés) refusent d'obtempérer aux injonctions royales, veulent maintenir un vote séparé des trois ordres avec influence égale dans les délibérations et refusent de délibérer sur les réclamations des 47 députés du tiers; puis ils occupent la salle de délibérations des États que le tiers déserte, ses commissaires refusant d'ailleurs de signer à la commission intermédiaire les délibérations des États. Henri de Thiard, le commandant pour le roi, prend acte de cette situation de blocage qui n'est pas pour lui déplaire, dépêche un courrier à Versailles pour informer le roi du refus des députés du tiers de délibérer sur aucune affaire et offre, à l'hôtel de Blossac un souper à 800 parlementaires et 120 dames[1]. Une conciliation de l'évêque Bareau de Girac ayant échoué, le 7 janvier, Thiard communique un arrêt du Conseil, en date du 3, qui suspend la tenue des États, et l'arrêt ajourne la tenue au 3 février. Il impose aux membres du tiers de retourner dans leurs villes afin de recevoir de leurs commettants de nouveaux pouvoirs. De leur côté, les membres du clergé et de la noblesse, craignant pour les franchises des États et les "lois constitutionnelles de la province" qui stipulaient que les impôts et tout changement dans l'ordre public de la Bretagne dépendaient de leur consentement, et devant le refus du tiers de continuer à siéger avant renouvellement des mandats, dirent qu'ils ne siègeraient pas dans une assemblée autre que celles en vigueur. Le tiers vit là la volonté de ne jamais accepter les réformes qu'il demandait.

Un nouvel arrêt royal du 20 janvier vient favoriser le tiers contre la noblesse, en satisfaisant sa revendication d'un nombre de députés du tiers égal à celui des deux autres ordres réunis. Mais le tiers reste ferme sur ses revendications, poussé par les étudiants en droit qui avaient proclamé "infâmes et traîtres à la patrie ceux des membres du tiers qui auraient la hardiesse de braver les décisions sacrées du peuple". Ils se référaient au cahier des charges établi fin décembre par cent-cinquante députés du tiers assemblés à l'hôtel-de-ville, retenant notamment l'abolition du tirage au sort pour les milices, l'attribution d'un député par 10 000 habitants, l'extinction de la corvée, la répartition égale des impôts entre les trois ordres, l'égalité d'honneurs entre dignitaires du tiers et ceux des deux autres ordres, l'admissibilité du tiers dans les tribunaux et offices, la création d'un fonds pour le passage des troupes dans les villes, exonérant les pauvres du logement des troupes. Le parlement, venant à l'aide du clergé et de la noblesse, décréta d'ajournement à sa barre les syndics des communautés, arrêt qui opposa encore plus le peuple à la noblesse.

Lundi 26 janvier 1790 : la journée des bricoles

Une manifestation "populaire" bien organisée par la noblesse

Les paroisses, les étudiants en droit et la municipalité protestent en faveur du tiers mais voici que la noblesse ouvre trois bureaux en ville pour recueillir des signatures contre les prétentions du tiers. De jeunes gentilshommes ont imaginé une manifestation populaire regroupant des petites gens contre le tiers, et le matin du 26 janvier, plusieurs centaines de personnes sont effectivement assemblées sur les champs de Montmorin, au sud de la ville,actuelle Esplanade Général De Gaulle. Le concierge de la commission intermédiaire, bon orateur, s'y emploie à démontrer que les États faisaient vivre ici nombre de laquais, portefaix, porteurs d'eau et porte-chaises, ces porteurs de bricoles (lanière de cuir passée autour du cou pour traîner une voiture) et que le "haut tiers", en travaillant à dissoudre les États, affamait ceux qui vivaient de leur présence à Rennes. Des champs de Montmorin la multitude court au Palais, aux cris de "Vive la noblesse" où le Parlement était assemblé. Il y reçut l'orateur et une délégation qui déposa une "protestation du peuple en faveur du maintien de l'actuelle constitution" et promit d'y faire droit.

En ville, des heurts sanglants les 26 et 27

La foule, ravie, se répand en ville et des heurts ont lieu entre porte-chaises et jeunes bourgeois, déçus de la position du Parlement et qui pensent qu'il y a des valets des nobles et des membres nobles des États déguisés en laquais et porte-chaises. Des étudiants menés par Jean-Victor Moreau, ("type d'étudiant perpétuel, ayant mis huit ans à conquérir la licence et qu'on voyait moins souvent à la faculté qu'au café, surnommé "général du Parlement") [2] commencent à parcourir les rues, armés de sabres, de pistolets et, le 27, au café de l'Union, rue de Bertrand, leur "p.c.", un teinturier qui avait, la veille, assisté à une réunion à l'école de droit, arrive, agitant une main ensanglantée par le coup de couteau d'un laquais et s'évanouit après avoir demandé que l'on protège sa famille si on l'assassine.

Éconduits par M. de Thiard, commandant de la province, auquel ils étaient venus se plaindre, les étudiants, aile marchante de la contestation des bourgeois "patriotes", se rendent au Parlement et demandent des poursuites contre l'agresseur et qu'on leur livre le concierge orateur de la veille mais n'obtiennent pas de réponse claire. Aussi se retournent-ils contre la noblesse qui siège tout près, au couvent des Cordeliers, et cognent aux portes du couvent. Celles-ci s'ouvrent pour une décharge de coups de pistolets sur les groupes et une mêlée commence entre nobles armés de fusils doubles et les jeunes gens munis d'épées ou de pistolets et se répand sur la place du Palais. Deux jeunes nobles sont tués, MM.de Saint-Riveul et de Boishüe, "premières gouttes de sang versé par la Révolution" écrira François-René de Chateaubriand, présent, qui donnera une autre version des faits.

Le 28, essai de réunion des inconciliables

Les étudiants nantais à la rescousse

Le lendemain, mercredi 28, recommencent les échauffourées. Six cents nobles et leurs domestiques s'assemblent aux Cordeliers et des citoyens se retrouvent à l'hôtel-de-ville où le gouverneur accepte d'assumer une difficile médiation entre nobles qui voulaient que les jeunes rendent leurs armes et les bourgeois qui repoussaient cette prétention. Enfin la noblesse cède mais déclare "renoncer à sa vengeance", laissant ainsi entendre qu'elle a été la victime. Mais voici qu'alertés par un étudiant en droit de Rennes, Omnés-Omnibus, quatre cents étudiants nantais, très chauds, arrivent à Rennes où ils sont accueillis à bras ouverts, non sans qu'on leur ait demandé de déposer leurs armes.

Suspension indéfinie des États de Bretagne

Mais l'on apprend que le roi venait de suspendre indéfiniment la tenue des États, en fait sur incitation du comte de Thiard, en considération de l'excitation des esprits, alors qu'ils devaient se réunir le 3 février. Les gentilshommes voient dans cette mesure le dernier coup porté à la province; six d'entre eux se rendent à une réunion des étudiants rennais et nantais à l'école de droit et supplient la jeunesse du tiers de s'unir à eux pour tenter de faire rapporter l'arrêt de suspension, mais celle-ci refuse et les renvoie vers les communes qui siègent à l'hôtel-de-ville où le tiers ne voit aucun intérêt à soutenir une constitution si favorable aux nobles et si défavorable pour lui-même. Les étudiants nantais ne quittèrent Rennes que le 6 février après avoir signé un pacte d'entraide avec leurs condisciples rennais. En définitive, noblesse et clergé se soumirent tout en protestant contre les perspectives de réforme élaborées à Versailles et à Paris et votèrent les impôts, ce que firent plus tard les députés du Tiers tout en persistant dans des revendications qui allaient bien au-delà des réformes envisagées.

La fracture politique entre les ordres privilégiés et le tiers était désormais irréparable. À Rennes avait été donné le premier signal de la Révolution à venir.

Interrogatoire au présidial de Rennes

Interrogatoire le 9 août 1789 de Dominique Helaudais, détenu :[3].

Citation :

Repond se nommer Dominique Helaudays, agé d'environ trente quatre ans, cy devant domestique et actuellement sergent et garde de la jurisdiction de Brecillien, demeurant avant son emprisonnement au Pas du Houx en Painpont.

Interrogé d'où luy provient la bandolière qu'il a autour de luy ? Repond qu'etant sorty de sa condition de commis [barré] de la commission des canneaux, il chercha quelqu'un qui luy procura du pain dont il manquoit depuis deux mois ; qu'il demeuroit dans la rue Vasselot depuis la sortie de sa place ; qu'il s'adressa à Monsieur le President de Cuillé qui luy dit sur la recommandation du Sr. abbé de Corsin qu'il ne pouvoit luy donner autre place que celle de garde de la forest de Painpont ; qu'il l'adressa au Sieur Juguet, directeur des forges de Painpont, dont Mr. de Cuillé est actionnaire pour qu'il luy donna un mandement de garde ; qu'il s'y adressa et ledit Sr. Juguet luy donna un mandement, et peu de temps après s'est presenté devant le juge de Brécillien et y presta serment, et huit jours après on luy delivra la bandolière qu'il a autour de luy.

En l'endroit, nous avons ordonné à l'interrogé de depozer aux mains de notre adjoint laditte bandolière, ce qu'il a fait ; laquelle est de drap rouge en très mauvais etat, bordée de galons en soye, portant un ecusson en cuivre aux armes de la maison de Cuillé et un autre aussi en cuivre portant pour empreinte les armes de la maison de la Chasse...

Repond qu'il a femme et quatre enfants. Interrogé si sa place de garde a eté suffisante pour le faire subsister et sa famille.

Repond qu'etant logé et chauffé, ayant part dans les prises, il n'a eu d'autre resource pour subsister que dans cette place.

Interrogé si à l'epoque du vingt six janvier dernier, il etoit domestique au bureau de la commission des canneaux. Repond que ouy.

Interrogé s'il a quelques connoissances de l'emotion populaire qu'il y eut en cette ville ledit jour vingt six janvier dernier et de mauvais traitement commis en la personne de differents citoyens de cette ville.

Repond avoir connoissance que dès les vingt quatre et vingt cinq on distribua des billets pour une assemblée sur le champ de Montmorin pour le vingt six neuf heures du matin ; que meme luy interrogé en reçut un.

Interrogé du nom de ceux qui distribuoient les billets, de celuy qui luy remit le sien. Repond que ce fut un domestique qui luy remit son billet de convocation et le pria d'en faire de semblable et de les distribuer à tous ceux qui en voudroient ; qu'il en fit environ vingt un qu'il distribua à des domestiques, porteurs de chaises et ouvriers ; qu'il en donna un ou deux chez la Gaultier, debitante de tabac et demeurant à l'entrée de la rue Saint Georges ; qu'il en distribua aussy sur la place et au jeu de boulle de Cour Neuve ; qu'il ignore le nom du domestique qui luy donna le sien et qu'il l'engagea à en faire de pareils ; qu'il ne sçait meme chez qui il servoit ; que ce domestique luy dit que ces billets sortoient de chez le Sr. Onfroy gentilhomme et commissaire de la commission des canneaux.

Interrogé s'il ne reçut pas quelque argent ou effets pour faire et distribuer ces billets.

Repond que non.

Interrogé s'il se trouva au champ de Montmorin ledit jour vingt six janvier dernier neuf heures du matin, jour et heure qu'il vient de nous dire être indiqué par son billet de convocation, et qui etoient ceux qui y etoient.

Repond qu'il se trouva au champ de Montmorin à l'heure indiquée où il se trouva douze à quinze cent personnes [Joseph Hervé parle d'environ quatre mille personnes.], tant laquais, porte chaises, portefaix que ouvriers de differents etats ; que luy interrogé monta sur une des caisses qui renferme un des arbres de la promenade du champ de Montmorin et lut à cet assemblée un papier qu'on luy avoit donné à lire.

[Il explique ensuite qu'il a trouvé le papier chez lui, sa femme lui disant que celui qui l'avait déposé le chargeait de le lire ou de le faire lire à l'assemblée prévue ; croyant avoir reconnu à la voix, étant couchée, le Sieur de la Chevière, commissaire de la commission des canaux, ce qu'il pense vrai l'ayant "trouvé presqu'à la sortie du portail qui conduit" à sa demeure.]

... contenoit autant qu'il s'en rapelle, le peuple assemblé au champ de Montmorin pour delibérer sur les affaires du temps, et demande que toutes les classes de citoyens delibere sur l'examen de la repartition des impôts, et representent aux etats que tout le monde contribuent au casernement, logement de gens de guerre, patrouillle et corvées de grands chemins, et à ce qu'on protesta contre toutes autres demandes qui pouvoient estre faites contre les constitutions de la province ; que si le peuple étoit de cet avis, il failloit qu'il alla au parlement le supplier d'en donner avis aux etats qui envoyroient porté le voeu de la nation au roy ; qu'après qu'il eut donné la lecture de ce papier, il descendit desur la caisse et on le luy prit, et tout le monde s'achemina à aller au parlement après qu'on luy eut fait adjouter la demande de la diminution du pain ; qu'en arrivant dans la grande salle du parlement, quattre de Messieurs furent au devant d'eux et leur demanderent ce qu'il vouloient ; qu'on leur remit le papier dont il vient de parler et ces Messieurs leur dire qu'ils leurs rendroient la justice qu'il leur appartiendroit ; qu'il ne reconnut de ces quatre messieurs qu'un de Messieurs de Catuellan fils sans pouvoir designer lequel des deux, et Monsieur de Kersalaun père ; que ce dernier le conduisit jusqu'au bas du peron de desur la place du palais, en leur recommandant de se retirer en paix et qu'on leur rendroit justice s'ils la meritoient.

Interrogé du nom de ceux qu'il reconnut à l'assemblée du champ de Montmorin.

Repond qu'il reconnut dans cette assemblée le nommé Ollivier, domestique du Sr. de Queratry... ... en sortant du parlement, le peuple voulut aller chercher le comte de Thiard pour demander sur le champ la diminution du pain ; que luy interrogé ne voulut point y aller et fut au Pannier fleury boire sa part de deux pots de cidre entre quatre...

Références

  1. Les derniers États de Bretagne, par Léon Le Berre (Abalor). L'Ouest-Éclair du 19 avril 1939
  2. Histoire ancienne de notre université par B.-A. Pocquet du Haut-Jussé - Annales de Bretagne 1948. n°55-1)
  3. Archives départementales d'Ille-et-Vilaine, cote 2B 1210.
  • Rennes Moderne par A. Marteville, T. 3.
  • Histoire de Bretagne par E. Durtelle de Saint-Sauveur, T. 2 - Plihon. 1936.
  • Histoire de Rennes par Gauthier Aubert, Alain Croix et Michel Denis. Apogée, Presse Universitaire de Rennes. 2006.

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