Retour d'Algérie à Rennes, une nuit de février 1961

De WikiRennes


Un jeune Rennais, de retour de Kabylie, en Algérie, retrouve sa ville, une nuit de février 1961, de la gare au palais Saint-Georges. Ce souvenir forme la dernière page d'un livre relatant une expérience sur cette guerre. *

Le poste PK 17, en Kabylie, en juillet 1960, quitté en février 1961 pour Rennes. À l'arrière-plan, la ville portuaire de Bougie ou Bejaïa


" Charlier se força à attendre encore quelques minutes, puis il se leva, traîna son sac dans le couloir et empoigna sa valise. Avant de repousser la porte du compartiment, il dit doucement aux deux soldats couchés sur les banquettes :

- Allez, salut les gars, et bonne quille !"

- Salut, répondirent-ils dans leur demi sommeil. Ils avaient ôté leurs chaussettes et l'odeur était forte, constata Charlier, maintenant qu'il était dans l'embrasure de la porte. Il la repoussa.

Le train ralentit en abordant la gare de triage sur laquelle il s'enfila parmi les longues files de wagons dormants. Il aperçut, à gauche, les voûtes ondulées du dépôt des locomotives. Le train passa au-dessus du boulevard Villebois-Mareuil, puis sous le pont Saint-Hélier, repéra Charlier. Il entra en gare à toute petite allure et les secousses de l'arrêt... "Rennes... Rennes... Trois minutes d'arrêt. Les voyageurs sont priés d'emprunter le passage souterrain... Correspondance pour...".

Descendre du wagon, avancer sur la quai, descendre les marches, parcourir le couloir souterrain aux murs blancs carrelés, tel un couloir de métro, monter les marches, Charlier le fit avec délice, dans sa longue capote bleue, avec son long sac kaki et sa petite valise blanche, parmi quelques voyageurs aux visages blafards.

Arrivant aux derniers degrés, il leva la tête et vit son père accoudé à la rampe avec quelques autres. Il fit quelques pas, posa son sac à terre et ils s'embrassèrent sans grandes démonstrations, échangeant des mots banals :

- Bonjour, papa.

- Comment vas-tu, fiston Pas trop fatigué ?

Fatigué, il l'était, bien sûr, mais pas tant du voyage que de ces dix mois.

- Non, ça va, ça va. Et à la maison, ça va bien ?

- Oui. On t'y attends, tu penses. Tiens, mets ton barda dans le coffre.

Quelques enseignes lumineuses marquaient les hôtels bordant la place. Les portes claquèrent et l'Aronde s'engagea dans l'avenue Janvier. Au début, à droite, flambaient les anneaux entrelacés de l'Olympic Bar. De chaque côté, les points jaunes des lampadaires balisaient, tout droit, l'avenue. A gauche, Charlier aperçut la pâle et plate façade de la cité administrative, puis l'abside de la chapelle et la longue bâtisse, de tufeau et de briques, du lycée Chateaubriand,[1] puis à droite, la devanture du magasin de jouets Tomine.

Ils coupèrent la longue et large trouée des quais, piqués de réverbères, enserrant, dans leurs profondes parois de granit, l'eau noire de la Vilaine.

- Tu sais, on parle de couvrir les quais, de la Poste à la Mission, dit son père.

- Ah bon, fit Charlier.[2]

Ils arrivaient. Devant eux, tout en haut du jardin, les hautes arcades du palais Saint-Georges se répétaient à l'envi.

- À propos, quel jour sommes-nous ? demanda Charlier.

- Voyons... Depuis près de trois heures, fiston, c'est dimanche !"[3]


--Stephanus 19 juin 2011 à 19:07 (CEST)

Notes et références

  1. Lycée Émile Zola
  2. La fin du livre survenant sur ces propos banals échangés entre le père et le fils dans le cadre rennais peut paraître surprenante mais reflète, d'une part, une volonté de silence ou l'incapacité à communiquer sur cette guerre -qui n'en eut pas le nom jusqu'en 1999 - constatées chez les anciens appelés du contingent en Algérie et d'autre part, l'absence de questionnement de leurs proches, situation qui, avec de rares exceptions, dura souvent pendant des décennies.
  3. En opération sur le terrain, lorsque le radio d'un commando de chasse parlait pour caler son poste sur une fréquence, il avait coutume de dire : " Pour calage...lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, pas de dimanche, pas de dimanche...", allusion au fait que les opérations pouvaient avoir lieu tous les jours de la semaine, et bien souvent dimanche compris, Stephanus 23 février 2011 à 09:47

Source

  • "Les Piliers de Tiahmaïne" par Étienne Maignen - éditions Yellow Concept, Saint-Suliac - 2004 - réédition avril 2012.