Libération : le 4 août d'un Rennais

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"Vendredi 4 août 1944 – 23 heures

Nuit de repos, d’agitation, d’angoisse… Hôtes charmants. Un peu de conversation. Une cigarette anglaise… Encore un peu de puces. Des bruits de bottes mystérieux. Des ordres rauques. Des coups de canon et de mitrailleuses. Des bruits de chars. À 4 ou 5 heures, de puissantes exposions qui ont tout ébranlé et qui devaient être les ponts. On le saura plus tard. Puis des bruits de bottes et plus rien. Quelqu’un descend à l’abri, y fait un peu de jour et annonce « M. Milon est maire de Rennes. Le Gorgeu est préfet régional… »

Je me lève, j’emporte mon grabat et je monte au 1er où m’attend du café, des tartines, du cognac ! Je remercie chaleureusement mes charmants hôtes. […] Des gens, dont Mlle Nicolet arborent les trois couleurs et les couleurs américaines et anglaises… Les rues cependant sont encore assez calmes. Voyant mon casque, le général Rouvillois, m’interpellant, me demande ce qui s’est passé à Jeanne-d’Arc. Avant d’aller chez moi, je vais au poste de secours voir le matériel. Il est au complet. Je rencontre M. Martin. Il y a un mort dans le secteur, tué à minuit par une rafale de mitrailleuse allemande. Il a été relevé mais personne pour faire sa toilette. Mme Descure, prévenue accourt. On prend du matériel. On va à la maison. Le bonhomme est raide. On le déshabille péniblement. Ses membres raides et dans des positions incommodes rendent impossible le déshabillage complet. Je coupe la chemise ensanglantée et je la brûle. J’aide à ôter le pantalon. Une femme lave les pieds en pleurant. Mme Lescure lave les plaies et comme les boyaux sont trop sortis pour qu’on tente de les rentrer on fait un gros pansement, puis on drape le cadavre du linceul. C’est un père de sept enfants, victime de sa curiosité. Deschamps survient et dit que le général Nicolet a été tué accidentellement par un obus.

L'auteur du journal, au 1er rang, 4e en partant de la droite. "au siège de la Résistance, à la Maison du prisonnier. Nous touchons un brassard blanc à croix de Lorraine dans un V et un fusil. Cinq minutes ou dix minutes de maniement d’armes…"

Retour à la maison par des rues maintenant agitées. On ramasse les débris de guerre qui traînent à droite et à gauche. Je vois Paulette et les autres hôtes de la cave. Ils sont heureux. Paulette a ramassé un bidon à la porte ; M. « X » un casque ; une dame, une baïonnette […] J’arbore les couleurs nationales. Je retourne au poste de Croix-Rouge où je ne reste que quelques minutes et je reviens à la maison. Au retour je croise les premiers soldats américains. C’est un délire. Les gens vont au-devant d’eux, les fleurissent ; on chante, on rit, on pleure. Des drapeaux de toutes les couleurs alliées sont arborés… les gens sont sortis des caves pour agiter des mouchoirs alors que, dans la même journée, quelques heures plus tôt, c’étaient les mines… une affreuse mutilation de la ville en son cœur.

Je fais ma toilette en regardant les Américains qui passent et nous jettent des cigarettes et du « cheving gum » ??? je déjeune rapidement. 13h30, Housset vient ; nous partons ensemble au siège de la Résistance, à la Maison du prisonnier. Nous touchons un brassard blanc à croix de Lorraine dans un V et un fusil. Cinq minutes ou dix minutes de maniement d’armes et nous filons sur la place de la Mairie, en rang, au pas cadencé, l’arme sur l’épaule droite. Foule délirante place de la mairie. Des drapeaux flottent. Les couleurs américaines, anglaises et françaises sont à l’honneur. Les couleurs russes sont absentes et des gens s’en étonnent. Ous occupons sur trois rangs la gauche de l’entrée du panthéon. Descendant des voitures, des autorités arrivent. Nous rendons les honneurs. Discours.

Au retour, Cochet et Pasquier m’emmènent au journal. J’apprends l’arrestation de plusieurs personnalités connues dont Florian Le Roy, Raymond André… J’apprends aussi que M. Artur et peut-être MM. Vente et Desgrées du Loû sont éloignés du journal. Le journal, comme tout le quartier de la poste, est dans un état lamentable. Cloisons soufflées, etc. Discours. Cochet présente « Mon camarade Lesage de La Haye, soldat des forces intérieures. » hutin m’embrasse. Jean Marin vient me serrer la main avec effusion. C’est un ancien camarade de classe. Son vrai nom est Yves Morvan.

Un Américain, journaliste, me parle : « Les Français font des discours trop longs et trop de discours… » C’est un peu vrai. Cochet a exécuté assez sèchement M. Artur et L’Ouest-Éclair. M. Aubrée a tout de même rendu hommage à M. Artur. Béguier, Batisse, un troisième et moi allons prendre deux demis. On se sépare. Je rentre à la maison.

La rue a un aspect un peu révolutionnaire. Beaucoup de débraillés. […] harassé de fatigue, je me suis couché sans faire grand-chose. J’ai seulement vu M. Martin au moment de me mettre au lit. – au lit, et non plus sur le « canapé » de la cave." [1]

Pierre de La Haye


Références

  1. Journal. 6juin - 18 août 1944 Pierre et Armande de La Haye. Document remis à Étienne Maignen avec autorisation de reproduction