Souvenirs de la rue Jean Coquelin

De WikiRennes

La rue Jean Coquelin existe depuis l'année 1956. En ce temps de pénurie de logements, les habitants avaient construit leurs maisons eux-mêmes dans l'esprit des Castors. À l'occasion du 50 e anniversaire de la rue, en 2006, Liliane Terrier, qui a passé son enfance dans cette rue, avait interviewé ses parents, aujourd'hui disparus, sur la construction et la vie de la rue à l'époque. Ce texte est paru dans l'Écho des Champs, journal du quartier des Champs Manceaux, de juin 2006.

Marie et Lucien Terrier habitent depuis 50 ans la rue Jean Coquelin.

Avant la rue Jean Coquelin où étiez-vous logés ?

Lucien Terrier répond : En 1952, nous habitions dans le centre ville rue Jules Simon au 2 e étage, deux pièces sans confort : une cuisine et une chambre, l'eau et les W.C sur le palier. À Rennes, se loger était difficile car il y avait pénurie de logements, beaucoup avaient été détruits par les bombardements. Pourquoi changer ? Nous avions déjà un enfant, c'était trop petit et sans confort, et il y avait des souris et des rats, le vieil immeuble a été ensuite classé insalubre. Comment avez-vous eu connaissance de la possibilité de faire construire sans gros apport financier en travaillant le soir les week-ends, jours fériés et pendant les vacances ? M. René Morvan voulait faire un groupe de 24 personnes et m'avait contacté. C'est lui qui avait recruté presque tout le monde. Les démarches administratives ont duré presque deux ans avant de commencer les travaux de construction, et nous nous sommes retrouvés à seize. Les autres maisons ont été attribuées pour être construites par une entreprise. Et c'est aussi René Morvan qui avait contacté M. Guinard.

Section nord de la rue Jean Coquelin

Qui était M. Guinard et comment avez-vous choisi le terrain ?

M. Guinard était le directeur de la coopérative de construction La Ruche Ouvrière. Il s'est occupé du financement et de la recherche de terrain à construire. Il y avait deux possibilités de crédit, la Caisse des dépôts et consignations fut choisie car les contraintes concernant les clauses de surface d'habitat étaient moins contraignantes qu'avec le Crédit Foncier. M. Guinard nous avait proposé un terrain à la Motte Brûlon, nous l'avions refusé car il était inondable et de plus une ligne électrique passait au-dessus de ce terrain au bas des Prairies St Martin. Nous avions voté pour le choix de celui qui allait devenir la rue Jean Coquelin. Les plans des maisons sont l'œuvre de M. Barthélemy architecte à la Ruche Ouvrière. L'attribution des terrains a été faite par tirage au sort avant le début des travaux.

Aviez-vous des rôles définis ?

Oui pour certains. Les porte-parole du groupe étaient René Morvan, et aussi Jules Bertin, celui-ci travaillant à la coopérative ouvrière faisait principalement la liaison. Marcel Marchand était responsable des travaux et du ferraillage, j'étais le chef de chantier. Nous étions des ouvriers du bâtiment, sauf André Joly infirmier et Jules Bertin. Nous avons tous énormément travaillé. Nous venions à pied ou à vélo avec nos outils. L'hiver quand il faisant vilain temps et que nous étions en intempérie, M. Girard l'entrepreneur nous disait qu'il fait trop froid pour travailler dans l'entreprise, mais pour vous autres il ne fait pas froid... Chacun s'est beaucoup investi dans l'ensemble des travaux, on peut par exemple préciser les travaux de certains : Aldo Venara le carrelage, André Joly les cheminées, Claude Thomas les raccords de plomberie, moi-même les escaliers... Comment se présentait le terrain avant le début des travaux qui ont commencé en 1954 ?

C'était une prairie nommée le Champ des Anglais qui allait jusqu'au Camp Margueritte. En 1939-1940, les Anglais y avaient construit un baraquement en demi-lune à l'entrée à côté de la rue Leguen de Kérangal[1]. L'entrée du terrain était donc au sud-ouest du Champ des Anglais près de ce baraquement, c'est par là que les camions ont effectué les livraisons. Un profond chemin creux se situait au niveau de la limite des garages et des maisons du côté sud, le fossé de 7-8 mètres était envahi par un impénétrable roncier épineux de 4 à 5 mètres de haut. Nous y avions mis le feu avant de niveler le terrain, à la pioche. Les pelles et pioches nous avaient été données par l'entreprise Girard et Bernier où je travaillais avec Marcel Marchand, c'étaient des outils usés, plus courts et qui demandaient quatre fois plus d'effort physique. Nous les faisions battre ainsi que les marteaux et burin pour les remettre en état chez un forgeron à Chantepie. Et comme tout le reste, le béton a été fait à la main. Après que les fondations aient été construites, un mélangeur a été prêté par l'entreprise Ille de France par l'intermédiaire de Joseph Duval qui y travaillait. Une baraque en bois a été construite et nous avons pu y laisser du matériel. Les travaux ont duré pendant deux ans, il n'y a pas eu de vol ? Non à cette époque, il y avait le respect du bien d'autrui.

Et le camp Margueritte ?

Il se situait à l'emplacement des squares Louis Jouvet et Charles Dullin jusqu'au boulevard Clémenceau. Ce camp était enclos par un grillage, c'étaient des baraquements provisoires, les cloisons intérieures étaient en carton alvéolé et en plastique transparent épais. Y étaient relogés des sinistrés des bombardements de Rennes et des réfugiés de Lorient et de St Nazaire. Vous avez pris possession des maisons en 1956, dans quelles conditions ?

Une vie de pionnier nous attendait. Ni électricité, ni eau courante : juste un robinet au milieu (au niveau de chez Duval) et un autre au bout de la rue (au niveau de chez Morvan). Des clôtures provisoires en bois ont été installées, et de la terre amenée pour les jardins pour améliorer le lourd terrain argileux. Nous avons vécu dans la boue pendant plusieurs années. La construction de la chaussée de notre rue et du tout-à-l'égout a été effectuée par l'entreprise Barthélémy de Melesse et financée par la Ruche Ouvrière. Avant l'attribution d'un nom de rue, nous habitions la rue Leguen de Kerangal, Hormis Madame Gelin qui travaillait à La Moutarde Amora, les épouses étaient mères au foyer. Elles furent toutes très courageuses, c'était le bout du monde, à la frontière de la ville et des champs. De la rue nous pouvions lire l'heure à l'église Sainte Thérèse...

A ce moment, Marie Terrier précise : Je regrettais très vivement la vie dans le centre-ville, ce furent des années difficiles. C'était un autre temps, sans réfrigérateur, sans machine à laver. Ma deuxième fille avait tout juste trois mois quand nous avions aménagé dans cette immense maison vide de meubles, avec un gaz butane à deux feux. Les achats se faisaient rue Le Guen de Kérangal chez Mme Lebon, et aussi chez Hirel à l'angle de la rue d'Aiguillon, et au café des Tilleuls du boulevard Clémenceau qui, le vendredi, vendait le poisson dans une cabane de bois.

La rue comptait une centaine d'enfants. L'école mixte Clémenceau était la plus proche. La campagne faisait un magnifique terrain de jeux. Dans le Champ des Anglais poussaient des boutons d'or et de l'herbe haute, et à l'emplacement actuel du parking derrière les garages se trouvaient des mares avec des grenouilles, des couleuvres et des libellules. Du chemin creux qui se trouvait à l'est du terrain survivent quelques chênes face à l'immeuble de l'Arc-en-ciel.

Est-ce le groupe qui a choisi le nom de la rue ?

Oui, nous voulions une personne correspondant à nos valeurs de pionnier ou d'ouvrier. En 1957, M. Coquelin resta au poste de conduite de sa locomotive et donc choisit de mourir brûlé afin de sauver les passagers du train fou. Aussi, le nom de Jean Coquelin, [2] cheminot héroïque, fut soumis au passage en commission auprès de la ville de Rennes. Ensuite la rue a pu être rétrocédée à la ville de Rennes qui s'est chargée de l'entretien. Afin d'élargir la rue, une bande de 2 mètres amputa les jardins des maisons numéro pair.

Les noms des seize Castors de la Ruche : - Maisons côté sud : René Morvan, Francis Pelois, Roger Fouré, Vincent Purois, Aldo Vénara, Jules Bertin, - Maisons côté nord : André Joly, Marcel Marchand, Lucien Terrier, Marcel Garçon, Georges Moufron, Joseph Duval, Marcel Gelin, Emile Abraham, Claude Thomas, Victor Désilles, Dans les maisons construites par une entreprise, au sud, il y avait les familles Nicolas, Jamois, Hémonet, Henri, et au nord, Rouxel, Renaut, Gruel et Fonnier. La vie continue, et plusieurs maisons accueillent maintenant de nouveaux habitants.

Propos recueillis par Liliane T. Rennes, le 10 mai 2006.

Sur la carte

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Note et références

  1. Plus d'informations dans l'article Camp Victor Rault - n° 25
  2. rue Jean Coquelin