Comment Acigné échappa au grand remembrement
Contrairement à une majorité d’autres communes, Acigné a échappé au remembrement systématique contrairement à grand nombre de communes bretonnes.
Pourtant dès 1960 la mairie avait organisé un référendum pour sonder les agriculteurs, lesquels s’étaient prononcés en faveur du remembrement. Mais avec une majorité jugée trop faible pour que les élus osent se lancer dans l’aventure.
Nous tenterons ici de raconter cette vieille histoire enfouie dans les mémoires. Nous montrerons aussi que les choses ne se sont pas résumées à un radical « Non au remembrement ». Pour deux raisons : les terres d’Acigné malgré l’absence d’une opération d’ensemble ont bien été réorganisées mais par des échanges amiables entre propriétaires. Par ailleurs, même sans remembrement, la commune a détruit 40 km de haies et de talus au cours la seule décennie 1960.
Enfin pour être complet, nous évoquerons un mini-remembrement, tardif et partiel ‒ 400 ha sur les 3000 de la commune ‒ qui eut lieu dans les années 1980 pour permettre la construction de la déviation du CD 92 Noyal-Liffré.
1959 : une pétition de supporters
À Acigné, le débat naît à la fin de l’année 1959. On peut penser qu’à l’époque la municipalité plutôt conservatrice du maire Charles de Tréverret n’est pas vraiment très chaude pour passer à l’action. Mais une double pression s’exerce en faveur du remembrement. En premier lieu celle des jeunes agriculteurs, disons les « modernes », partisans de cette réorganisation foncière qui améliorera leurs conditions de travail et leur productivité. Ils arrivent à collecter sur la commune une centaine de signatures dans une pétition qu’ils adressent au maire. Pour se convaincre, ils sont allés visiter La Selle-en-Luitré, une commune remembrée et à l’époque citée en exemple. Là-bas, grâce aux bulldozers, les 435 parcelles initiales n’en font plus que 166. Quant à leur superficie moyenne elle est passée 1,2 ha à 3,2 ha. Pour compléter leur plaidoyer, les jeunes agriculteurs comptent organiser une soirée d’information avec projection de film.
Les arguments du Génie rural
Face à ce qui ressemble à une mobilisation, Charles de Tréverret se tourne logiquement début janvier 1960 vers ce qu’on appelle le Génie rural, l’actuelle Direction départementale de l’Agriculture et de la Forêt (DDAF). Il souhaite qu’un ingénieur des services de l’État vienne exposer la procédure et l’utilité du remembrement.
Cela se fera lors d’une réunion fixée au 17 mars.
Et c’est là si l’on veut la seconde « pression ». Aguerris à l’exercice, les fonctionnaires ne manquent pas d’arguments pour emporter finalement l’adhésion du monde agricole. L’argumentaire est résumé dans une note d’information adressée à la mairie, dont on retient les quatre points suivants.
Le remembrement est une bonne solution car :
1 – il regroupe en parcelles de formes régulières les champs d’une même ferme et établit un réseau rationnel de chemins.
2 – il réduit l’éloignement des parcelles par rapport aux bâtiments d’exploitation.
3 – il diminue les coûts de transport et le nombre d’heures de travail.
4 – il facilite le drainage et l’irrigation.
En conclusion, dit le Génie rural, le remembrement c’est bon pour la production, ça améliore les conditions de travail et ça élève votre niveau de vie. On précise que le coût des travaux est de 120 nouveaux francs par hectare, mais 80 % de cette somme sont pris en charge par l’État. C’est probablement au lendemain de cette réunion que l’idée d’une consultation est décidée. Car chacun sait qu’en dépit de ses atouts le remembrement est loin de faire l’unanimité. Les sceptiques et parfois les opposants ne semblent pas motivés à l’époque par une quelconque défense de l’environnement, du paysage ou de la biodiversité. Non, il s’agit plutôt d’agriculteurs attachés à la tradition, craignant d’être lésés, redoutant que cette opération descendue « d’en-haut » ne chamboule trop les terres et les habitudes séculaires de leur vie rurale.
Un référendum communal en juin 1960
Début juin, l’heure du référendum a sonné. Si la consultation est encouragée par le Génie rural qui fournit le modèle des bulletins de vote, la décision de l’organiser appartient bien à la mairie seule : c’est une manière pour les maires de « trancher le débat » en « donnant une légitimité démocratique à la décision », nous explique l’historien Léandre Mandard, spécialiste de la question[1]. Seuls les agriculteurs sont concernés par le vote. Remarquons que les conjointes n’ont pas voix au chapitre. Au total, il y a 268 inscrits répartis en deux catégories : les fermiers (locataires) ; les propriétaires (exploitants ou non).
La formulation est simple : « Je soussigné M. X, propriétaire de Y hectares ou exploitant de Z hectares sur la commune d’Acigné déclare être « favorable », « défavorable » aux opérations de remembrement. Rayer la mention inutile. »
On indique que les votants expriment une « opinion sur le principe du remembrement » mais que cette opinion n’engage ni le votant ni l’administration. Précisons que ce vote n’est pas secret, le nom du votant étant lisible à tous.
Références
- ↑ Léandre Mandard, historien, termine une thèse sur le remembrement, sujet très peu étudié jusqu’à maintenant. Il a collaboré à la bande dessinée « Silence dans les champs. L’histoire enfouie du remembrement » d’Inès Léraud et Pierre van Hove (édition Delcourt, 2024). Enfin il a codirigé « Haute-Bretagne, l’encyclopédie » parue récemment aux Presses universitaires de Rennes.

