1913, un faux grand compositeur norvégien à Rennes

De WikiRennes


Un soir du début de février 1913, des membres éminents de la bonne société rennaise sont réunis dans le salon de la comtesse de Bizien du Lezard, en son hôtel de Caradeuc. Il y a même ici Mgr Dubourg, évêque du diocèse. L'objet et le point de mire est l'illustre compositeur Christian Sinding Wikipedia-logo-v2.svg, descendu de Norvège à Rennes. Le prélat remercie le jeune maestro qui a tenu, quelques jours avant, le grand orgue de la cathédrale Saint-Pierre. Le correspondant rennais du journal Le Matin transmit que " Les invitations affluèrent. M. Sinding dut faire le tour des salons les plus aristocratiques et fut partout fêté. On lui demanda de tenir l'orgue de la cathédrale. Il accepta. Alors le lendemain, dans La Semaine Religieuse on lut que le pieux auditoire avait été ému du jeu puissant et souple à la fois du célèbre maestro." Mgr Dubourg l'invita à dîner[1]. Sinding a joué aussi à Cesson où il a ébloui les connaisseurs. Le maître doit, de Rennes, se rendre à Saint-Nazaire et embarquer sur un paquebot pour les Amériques avec un musicien allemand qui doit le rejoindre à Rennes. Et l'on parle de sa célèbre symphonie N° 1...

le vrai Christian August Sinding, âgé de 56 ans en 1913

Mais l'un des invités, mélomane, qui a eu le plaisir d'entendre Christian August Sinding il y a quelques années, s'étonne ouvertement de l'apparente conservation d'une jeunesse qu'il situe autour de la trentaine alors que l'âge du compositeur norvégien doit être aux alentours d'une bonne cinquantaine. Ses propos engendrent un malaise car un doute se fait jour et le jeune compositeur de remercier l'hôtesse, l'évêque et les invités de leur charmant accueil et s'esquive[2]. Le journal Le Figaro précisa que ce Rennais musicien, ayant retrouvé une photographie de l'illustre compositeur, fut persuadé à la comparaison des deux physionomies que le personnage à la mode n'était qu'un imposteur[3].

Le lendemain, 17 février, l'évêque envoie un émissaire à l'hôtel de la Californie, rue Dupont des Loges où le compositeur était descendu, mais celui-ci l'avait quitté... sans payer et la gérante a déjà appelé la police. Son pensionnaire est parti pour Nantes... à pied. Pris en stop par un architecte de Nantes, celui-ci, subjugué par les propos tenus par son passager, le dépose à la porte de l'hôtel du Grand Monarque, à Nantes.

L'Ouest-Eclair se saisit évidemment de cette affaire de grande illusion de l'élite rennaise abusée par un jeune musicien talentueux et... comédien. Le 26 février il rapporte les faits relevés par le journal Le Matin : Louis de Conchy, dont le père décédé était général, et qui avait trois frères officiers, portait sur sa carte de visite la couronne comtale et les titres d'organiste, de premier prix du conservatoire et de membre du jury du conservatoire; il avait sévi à Cambrai en 1910, à Saint-Omer qu'il quitta avec un superbe piano qui venait de lui être livré et à Calais, s'y disant même ami de l'empereur de Russie et avoir composé le Gazouillement de printemps, de Conchy n'étant qu'un pseudonyme pour Sinding. Il quitte Cambrai en laissant des impayés ainsi qu'à Rambouillet et Tours. Puis le voici à Blois. Le 9 mars, le journal, sous le titre "Sinding est revenu à Rennes", annonce que le jeune Sinding, est en fait Louis de Conchy, 29 ans; il a été arrêté à Jonzac pour délit de vagabondage, ne possédant pas un sou et, sur mandat d'arrêt du Parquet de Rennes, ramené à Rennes par le train de Nantes, et transféré, vêtu d'une magnifique peau de bique, à la maison d'arrêt. Plusieurs malles que "Sinding" avait laissées à l'hôtel ont été saisies, l'une d'elles contenant un uniforme d'officier belge. Le juge d'instruction l'inculpe de port illégal de décoration car il arborait la rosette violette d'officier de l'Instruction publique.

À l'audience, Louis de Conchie apparaît vêtu de sa peau de bique, " la tête largement dégarnie vers le front et frisée par ailleurs, une tête joufflue et pleine, d'où le menton solide proémine". Le journal, ménageant les susceptibilités rennaises indique, avec quelque ironie cependant :" Nous ne nous attarderons pas sur la manière dont de Conchy pénétra dans le monde rennais et l'emplit de la gloire de son nom et de l'éclat de son talent que beaucoup de salons connaisseurs apprécièrent. Il parut aussi dans les églises".

Le procureur de la République concéda que de Conchy est un escroc mais... admit les circonstances atténuantes. Le tribunal écarta l'escroquerie pour l'hôtel et un attelage avec poney commandé, la retint pour des partitions achetées chez Bossard-Bonnel [4] - où il avait commandé un piano dont il n'avait pas pris livraison. Il ne condamna de Conchy qu'à trois mois de prison.[5]

Références

  1. Le Matin, 23 février 1913
  2. Les mystères d'Ille-et-Vilaine, Christophe Belser, Lenaïc Gravis, de Borée Editions - 2009
  3. Le Figaro, 24 février 1913
  4. Rue Nationale
  5. Ouest-Eclair, 22 mars 1913