Évadée du convoi de Langeais

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Le jeudi 17 mars 2016, j’ai rendez-vous, accompagné d’un journaliste d’Ouest-France, [1] avec Mme Blanchet, une vieille dame qui vit dans une maison de retraite médicalisée proche de Rennes, une rencontre difficile à obtenir car cette personne vit vraiment retirée. À l’heure convenue, 15 heures, je vois dans un couloir arriver tout doucement une petite personne frêle, aux cheveux de neige et aux lunettes noires car elle craint la lumière. Va-t-elle accepter de s’exprimer sur son extraordinaire aventure car il faudra l’apprivoiser. Installés dans un petit salon, où elle s’assied à l’écart de la vitre ensoleillée, elle finit, après échange de quelques banalités, par consentir à mettre sa voix fluette au service de la narration.

Une évadée du convoi de Langeais, Marie-Renée Quéréel (en mars 2016 Mme Blanchet avec Etienne Maignen)

Et alors, c’est une tout autre personne qui s’exprime, de la même voix fluette mais plus vive, parfois hachée. La vieille dame a fait soudain un bond de soixante-douze ans en arrière : Marie-Renée Quéréel, 19 ans, raconte :

« Une main sur mon épaule : je suis arrêtée, le 7 avril 1944, par la Gestapo, sur la place de la gare de Saint-Brieuc, alors que je venais de rejoindre sur le quai mon chef, Francis Chauvin [2] qui était dans un autre compartiment, à bord du même train. Nous sommes embarqués dans une voiture. Je revenais d’une mission de repérage à vélo des installations et des unités présentes sur l’aérodrome de Gaël. Après interrogatoire, je suis envoyée à la prison Jacques-Cartier de Rennes [3] et je croupis, près de quatre mois en cellule au pigeonnier. Le 2 août, la prison est bombardée par les Américains tout proches de Rennes et nous croyons toutes à notre libération imminente. L’espoir est déçu car, dans la nuit du 2 au 3, on nous fait quitter en troupeau la prison. Nous sommes conduites en rangs, à pied à un train, la rage au cœur, avec en tête la question « Que font les alliés ? » Et nous voici dans ce train sur un trajet qui n’en finit pas avec des arrêts dus aux mitraillages et puis c’est l’arrêt définitif car le pont sur la Loire a sauté à Langeais ».[4] [5]

De temps à autre, le journaliste relance la voix qui s’arrête, comme réticente à la narration. Puis la vieille dame accélère son débit :

« Alors, nous les femmes, on nous met sur des camions, mais moi, comme je suis mauvaise tête, le soldat allemand me met sur le premier camion, en cabine entre lui et le chauffeur, un Français. En cours de route, j’échange avec celui-ci quelques paroles et nous avons vite compris que nous étions tous les deux du même bord, la Résistance. Puis je sens une pression contre ma jambe gauche, c’est le chauffeur. Je jette un coup d’œil mais il regarde la route. Il ne me fait tout de même pas du gringue, à moi, pas lavée depuis plusieurs jours, amaigrie, pas fraîche, cheveux en désordre, vêtements fripés. Soudain il souffle : « Bientôt, vite, à toi de jouer, fais comme moi » et son menton est tourné vers la porte. Et soudain, comme pris de peur, il freine et hurle : «  Alarme ! », ouvre et saute. Je me glisse et fais de même, comme l’Allemand de son côté. Je hèle une camarade sur le camion mais elle ne bouge pas, contrairement à une autre fille. [6] Et je me mets à courir, plutôt ce sont mes jambes qui courent comme des mécaniques. Derrière, les cris des Allemands. »

Madame Blanchet n’est manifestement plus dans la maison de retraite mais c’est Marie-Renée sur cette rue de village et des gestes esquissés accompagnent ses paroles : « Les volets et persiennes sont fermée, mes jambes courent. Je pousse une grille, un jardin avec un curé qui me fait signe de m’en aller. Je reprends la course et voici une porte qui s’entrouvre et une main me fait signe. Je m’engouffre. Des jeunes gens qui me font descendre à la cave puis, un peu après, un chef qui y descend et indique qu’il craint une prise d’otages… Le temps passe et plus rien, le convoi a quitté. Ensuite les jeunes gens m’aident à franchir la Loire et je trouve refuge chez des vignerons résistants. »

Marie-Renée, mariée, eut trois enfants, vécut à Nîmes puis, à partir de 1950, à Rennes, dans le quartier de Maurepas. Elle ne chercha pas à se mettre en avant. Quand même, elle ajoute à son récit avec un brin de fierté : « Il paraît qu’un jour, un de mes petits-enfants a déclaré à l’école : « Ma mamie est un héros ! »

Madame Quérel s’est éteinte le 12 juin 2020

                                                                              Témoignage recueilli par Étienne Maignen et Éric Chopin

Références