Peter Jouet
Peter (Pierre) Jouet est un orfèvre né à la fin du XVIIeme siècle d'origine huguenote inscrit au registre de la Compagnie des Orfèvres de Londres[1] (Worshipful Company of Goldsmiths - formally styled The Wardens and Commonalty of the Mystery of Goldsmiths of the City of London). Il s'agissait d'une guilde influente, fournissant plus de 50 maires de Londres[2]. Elle fonda notamment Goldsmiths, University of London[3].
A l'instar de la Rue de la Monnaie de Rennes (l'orthographe utilisée était rue de la Monnoye) et son Hôtel des Monnaies situé sur le même axe que l'église protestante du Thabor – et ce jusqu’à l’aube du XIXème siècle, de nombreuses villes frappèrent la monnaie pour le Roi de France. Il en allait de la bonne diffusion de l’argent nécessaire à la bonne marche de l’économie.
En 1691, vingt-sept ateliers de fabrication de monnaies jalonnaient le territoire. En 1725, lorsque Rennes commença à renaître de ses cendres, l’on songea à bâtir un nouvel hôtel pour les monnaies dans l’une des nouvelles rues projetées. Le bâtiment devint l'Hôtel de France, le plus luxueux de la ville, reçut des hôtes illustres, comme le duc de Westminster. En 1925 un certain Hugh Grosvenor à Rennes.[4] En 1792, l'hôtel est occupé par le service des messageries.
Le nom de Peter (Pierre) Jouet est aussi mentionné comme orfèvre à Exeter, Topsham, vers 1706.
Un autre membre de sa famille, bien que sans marque enregistrée, était probablement Samuel Juett, fils de John, apprenti chez Thomas Wotton en 1702 dans la City de Londres.
Ce travail de recherche est mené à l'occasion du 70eme anniversaire du jumelage Rennes Exeter (année 2026). En juin 2025, des Rennais sont allés aux USA Rochester avec le comité de jumelage Rennes Rochester pour commémorer le passage de La Fayette il y a 200 ans à Rochester, étape dans son parcours des États-Unis.
Topsham, un port d'estuaire historique officiellement rattaché à la ville d'Exeter en 1966, 10 ans après son jumelage avec Rennes (1956)
Un port d'accueil des huguenots mais aussi très relié à Amsterdam et aux Pays-Bas (Provinces-Unies)
On pensait autrefois que la troisième vague d'émigration huguenote vers la Grande-Bretagne avait eu lieu après la révocation de l'édit de Nantes en 1685. Des recherches récentes ont révélé que, bien que 1685 ait été une année exceptionnelle, de nombreux réfugiés, notamment des artistes et des artisans, s'étaient installés dans ce pays avant cette date.
En 1661, le cardinal Mazarin, qui avait reconnu la loyauté et les bons services des huguenots et avait agi comme leur protecteur en France, mourut. En 1669, Louis XIV décréta que la prédication protestante devait être limitée à un seul lieu par ville.
Le 28 juillet 1681, le roi anglais Charles II publia une proclamation dans laquelle l'Angleterre s'offrait comme lieu de refuge.
Les réfugiés recevraient des lettres patentes de naturalisation sous le Grand Sceau, sans frais, et leurs biens et marchandises seraient débarqués en franchise de droits. Malgré cet encouragement, de nombreux réfugiés s'enfuirent plutôt en Hollande. Amsterdam se montra particulièrement charitable. Un contemporain rapporta que les autorités municipales prêtèrent des sommes d'argent sans intérêt aux réfugiés pour l'achat d'outils et de matériaux nécessaires à leur travail. En revanche, on pensait qu'en Angleterre, les réfugiés étaient persécutés, la Banque de Londres était en faillite, les étrangers ne pouvaient acheter de terres, et les Anglais étaient agités et querelleurs certains complotant contre leur souverain légitime et le gouvernement. Il est probable que ces rumeurs résultaient de l'ambivalence de Jacques II à l'égard des huguenots, et qu'avec l'accession de Guillaume III au trône d'Angleterre, elles furent dissipées.
Pourquoi les huguenots furent-ils encouragés à s'installer en Grande-Bretagne ?
Une source utile pour comprendre le raisonnement qui sous-tend ces décisions est la motion en faveur de la naturalisation des protestants français, proposée par Edward Wortley Montagu à la Chambre des communes le 23 février 1708. Abel Boyer rapporta que Montagu « démontra les avantages que la nation retirerait d'une telle loi, mentionnant notamment l'exemple du roi de Prusse, qui non seulement avait invité, mais fourni à de nombreux réfugiés français les moyens de s'installer dans ses dominions, où il avait ainsi fertilisé un pays presque aride, amélioré le commerce et considérablement accroissé ses revenus. Il ajouta que si les étrangers étaient incités à s'installer sous un gouvernement despotique, où ils trouveraient protection et encouragement, ils seraient sans aucun doute plus enclins à apporter leurs biens, et (au moins) leur industrie en Grande-Bretagne, où ils bénéficieraient des privilèges d'une nation libre ».
Les huguenots se forgèrent une réputation d'industrie et de travail acharné. Ceci était le fruit de leur éthique calviniste qui accordait une grande valeur au travail, le considérant comme « l'exercice pratique d'une vocation désirée par Dieu », et donc comme un culte divin. Le travail était une méthode appropriée d'autodiscipline et un moyen d'éviter la tentation.
La caractéristique distinctive du credo de Calvin était la croyance en l'élection par grâce, après un décret éternel et prémondain. Cette croyance imposait un devoir absolu de se considérer comme élu et de combattre tout doute comme une tentation, afin de demeurer dans la grâce de Dieu. Une autre caractéristique distinctive du mode de vie huguenot était l'organisation démocratique de leur Église ; toutes les Églises et tous les pasteurs étaient considérés comme égaux, et les prédicateurs étaient choisis au scrutin. La vie sociale huguenote était organisée de la même manière ; la responsabilité individuelle d'accomplir la tâche quotidienne permettait d'assurer une organisation rationnelle de leur environnement social. En fin de compte, le huguenot était responsable de son propre salut, et cette responsabilité individuelle, commune aux grands groupes de refuges, engendrait les traits huguenots de révérence, de chasteté, de sobriété, de frugalité, de labeur et d'honnêteté.
Topsham, avant-port d'Exeter ouvert au grand commerce maritime
Le manoir de Topsham faisait partie des terres de douaire concédées à Anne de Danemark, épouse du roi anglais Jacques VI et Ier, en 1603. Elle bénéficiait de droits d'amirauté sur le port. En juillet 1606, une cargaison de tabac vénézuélien, expédiée de Trinité-et-Tobago à bord du Delight, fut déchargée à Topsham. Le propriétaire étranger de la cargaison décéda lors d'un voyage à cheval vers Exeter. Anne de Danemark devint alors propriétaire du tabac. La ville fut le théâtre d'un important assaut naval parlementaire durant la guerre civile anglaise.
Topsham compte de nombreuses maisons de style hollandais, datant de l'époque où la ville était un important port cotonnier. Beaucoup de ces maisons sont construites en briques hollandaises, importées des Pays-Bas – d'où étaient exportés la laine et le coton du sud-ouest de l'Angleterre.
Hôtel des monnaies, exils religieux et parlementaire (Révolte du papier timbré), incendies : un miroir territorial transmanche ?
Avec un édit promulgué à Pîtres (Eure) – et tous ceux qui suivront au cours du Moyen-Âge – le Roi entend concentrer entre ses mains le pouvoir de frapper la monnaie, longtemps partagé avec les nombreux seigneurs, barons et ecclésiastiques des provinces.
Dans la dynamique de l’unification du pays, les rois, carolingiens puis capétiens, feront de la frappe (fabrication) et de l’émission (mise en circulation) monétaires un pouvoir régalien. Pour des raisons techniques – les monnaies étant frappées à la main, au moyen d’un marteau – et jusqu’à l’aube du XIXème siècle, de nombreuses villes frappèrent la monnaie pour le Roi de France. Il en allait de la bonne diffusion de l’argent nécessaire à la bonne marche de l’économie.
Le nombre d’ateliers varie alors pendant plusieurs siècles. Les crises monétaires, les besoins du Roi et les annexions territoriales à la Couronne font régulièrement fluctuer leur nombre. Il faudra attendre le règne de Louis XIV à la toute fin du XVIIème siècle pour que les monnaies frappées d'un bout à l'autre du royaume soient identiques ; la révolution technique de la frappe au balancier (plus rigoureuse mais aussi plus sûre) ayant permis d’optimiser les fabrications monétaires. En 1691, vingt-sept ateliers de fabrication de monnaies jalonnaient le territoire.
Révolte du papier timbré
"Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes ? Il y a toujours cinq mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de cent mille écus sur le bourgeois, et si on ne les trouve pas dans les 24 heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue et défendu de les recueillir sous peine de vie, de sorte qu'on voyait tous ces misérables, vieillards, femmes accouchées, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. On roua, avant hier un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré (...)".
Ainsi est décrite l'atrocité de la répression infligée à la ville de Rennes dans ces lignes extraites d'une longue lettre de Madame de Sévigné à sa fille, Madame de Grignan, le 30 octobre 1675, même si l'on peut se demander si l'épistolière n'en ajoute pas pour capter l'intérêt de la destinataire.
Édit de Fontainebleau
La révocation de l'édit de Nantes a été actée par Louis XIV en signant l'édit de Fontainebleau le 18 octobre 1685. En annulant l'édit par lequel Henri IV, en 1598, avait octroyé une certaine liberté de culte aux protestants du royaume, Louis XIV a interdit le culte protestant en France.
La révocation a pour conséquence une accélération de l'exil de quelque 200 000 protestants, soit environ un pour cent de la population du royaume, appartenant pour beaucoup d'entre eux à l'élite intellectuelle, dont Peter Jouet et Simon Jouet (orfèvre), fuyant vers des pays de Refuge, concurrents économiques de la France : l'Angleterre, les Provinces-Unies, la Suisse et la Prusse, et parfois leurs colonies comme les Treize Colonies britanniques en Amérique (futurs États-Unis) ou la colonie des Provinces-Unies au Cap (future Afrique du Sud).
Sources
London Goldsmiths 1697-1837 : Their Marks & Lives (Orfèvres londoniens (1697-1837) : Leurs marques et leurs vies)
Ce guide présente une liste alphabétique de tous les poinçons de maîtres connus, depuis le début des registres de Goldsmiths' Hall en 1697 jusqu'en 1837. 3 473 poinçons sont reproduits à partir des registres originaux et 441 autres proviennent de diverses sources. Outre la section principale consacrée aux poinçons de maîtres londoniens, une section traite également des maîtres provinciaux ayant déposé leurs poinçons à Londres. L'ouvrage contient aussi un dictionnaire biographique des maîtres, recensant près de 2 600 noms[5].
Les nouveaux espaces de la diaspora bretonne huguenote : acteurs et réseaux à l'époque de la Nouvelle Grenade
Un autre Peter se fait connaître à cette époque. Pieter Henriques de Jongh fut un marchand juif londonien de la fin du XVIIe siècle et l'un des fondateurs et actionnaires de la Banque d'Angleterre en 1694. Il fut aussi l'un des premiers importateurs européens de cacao du Venezuela, contribuant au développement de la première filière historique d'approvisionnement et à l'accélération de l'histoire de la culture du cacao.
Dès 1688, le trésor anglais autorise Pieter Henriques, de Londres, à importer un quota de 200 tonnes de cacao de Tucacas, au Venezuela, qui devient le centre d'approvisionnement en cacao dans les décennies qui suivent.
Il avait investi 4 000 livres sterling au capital de la et fit partie des 350 marchands juifs qui ont constitué ses premiers actionnaires entre 1694 et 1725, permettant à cette dernière de prêter à l'État anglais pour le développement de la Royal Navy.
Le chocolat, une denrée chère à aussi précieuse de l'or et l'argent
"Prenez du chocolat afin que les plus méchantes compagnies vous paraissent bonnes. Madame de Sévigné (1626-1696)"
Elle écrit ainsi à sa fille Mme de Grignan : « Vous ne vous portez pas bien, le chocolat vous remettra ». Même si, peu à peu, elle commence à émettre des doutes sur ce breuvage qu'elle a tant aimé : "J’ai aimé le chocolat, comme vous savez ; il me semble qu’il m’a brûlée, et depuis j’en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus qu’en penser »…
Marchands néerlandais
Les Belges du port d'Anvers, dans les Pays-Bas espagnols, avaient la connaissance des approvisionnements en cacao de l'Empire espagnol. Les marchands juifs et protestants d'Anvers fuient à Amsterdam à la fin du XVIe siècle puis tissent un réseau de livraison de cacao au départ de la petite île antillaise de Curaçao.
En 1609, les juifs portugais fuyant l’Inquisition, passent la frontière, arrivent en France à Bayonne et établissent leurs quartiers à Saint-Esprit, au-delà des remparts où la ville les repoussent[23]. À la mort d'Henri IV de France en 1610, plusieurs d'entre eux préfèrent se réfugier à Amsterdam, devenue la plaque tournante mondiale du cacao. Dès les années 1616 à 1626, des colonies permanentes néerlandaises s'installent sur les estuaires de l'Essequibo, de la Berbice puis de la Demarara, dans l'actuel Guyana.
L'appétit des marchands hollandais pour le cacao est tel qu'en 1658 ils demandent à l'empire espagnol une réduction des droits à payer sur les cargaisons de cacao qu'ils convoient légalement après la guerre de Trente Ans (1618-1648), lorsque l'Espagne reconnaît la Hollande, ancienne partie Nord des Pays-Bas espagnols. Dès 1663, les autorités espagnoles, via leur ambassadeur à La Haye, constatent qu'une large partie des cargaisons de cacao transite par l'île hollandaise de Curaçao, où une cotation des différentes qualités de cacaos est mise en place en 1683. Le cacao de l'Équateur est identifié comme plus amer et nécessitant d'être mélangé à du sucre[24].
Mobiles, marins, plus marchands que planteurs, les Hollandais réussissent mieux dans le cacao, matière qui nécessite de tisser des réseaux commerciaux entre villages amérindiens isolés et limonadiers européens audacieux. Ils auront beaucoup plus de difficultés dans le sucre, culture consommatrice d'esclaves : le 3 juin 1621, une charte donne monopole à la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, mais ce n'est qu'après la bataille de la baie de Matanzas, gagnée en 1628, que la compagnie s'intéresse au Pernambouc (Brésil), démarrant en 1630 l'histoire du Pernambouc, en prenant progressivement Recife, Natal et Salvador. Au Ghana en Afrique, le comptoir d'Elmina, n'est conquis qu'en 1637, puis reste isolée. Dès 1654, les Hollandais doivent fuir le Brésil, après seulement 24 ans de présence, et se replier sur le Suriname. En 1674, malgré leur suprématie navale, les Hollandais n'ont importé que 25 000 Noirs en Amérique[25] lorsque la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales est dissoute, face à des rivaux plus puissants, en particulier dans les traites négrières : Londres a créé en 1672 la Compagnie royale d'Afrique et Paris en 1673 la Compagnie du Sénégal.
Réseaux commerciaux de la diaspora juive
Installée dans les ports d'Amsterdam, Bayonne ou Livourne, sur côte toscane d'Italie, la diaspora juive chassée d'Espagne a la capacité d'importer du cacao, grâce à ses réseaux commerciaux. La consommation en Europe est alors surtout réservée aux voyageurs, comme l'Italien Francesco Carletti en 1616, aux têtes couronnées et surtout aux pharmaciens, comme l'Allemand Johann Georg Volkamer, qui le découvre en Italie en 1641. En 1559, quatre navires corsaires de Bayonne et Saint-Jean-de-Luz pillèrent Puerto Caballos, au Honduras.
En France, le 28 mai 1659, Mazarin accorde un monopole de 29 ans, à l'officier toulousain de la Reine, David Chaillou, qui tient boutique au coin de la rue de l'Arbre-Sec et de la rue Saint-Honoré, près de la « Croix-du-Tiroir »à Paris. Ce monopole fut remplacé par une lourde taxation, qui découragea le chocolat en France, malgré l'enthousiasme de madame de Sévigné : « J'en ai pris hier pour me nourrir afin de jeûner jusqu'au soir. »
La production repose sur les premiers entrepreneurs du chocolat au Pays basque, installés à Saint-Esprit, aux portes de Bayonne où les registres paroissiaux de baptême mentionnent en 1687 « un habitant de Saint Esprit, faiseur de chocolat », et à Cambo-les-Bains. Entre 1710 et 1720, s'installent à Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, des basques espagnols de Saint-Sébastien, Azpeitia, Urdax et Ainhoa, qui s'appellent Ezcura, Amitsarobe, Istillart, et Latamendia. Les relations sont suivies avec les autres communautés séfarades, dont la plus importante vit à Amsterdam. Les juifs de Bayonne, expulsés en 1597, s'étaient installés à Saint-Esprit ou à Amsterdam.
Cacao vénézuélien, un enjeu de conflits
Les marchands hollandais de Curaçao sont rejoints par d'autres venus des colonies anglaises de Pomeroon-Supenaam et française de la Martinique en 1685 et s'intéressent au cacao, jusque là acheté en petite quantité sur le continent sud-américain, dans l'actuel Venezuela, aux Amérindiens de la rivière Yaracuy et diffusé en Europe. La colonie d'Essequibo, appelée aussi Pomeroon, fut fondée par des marchands hollandais puis investie par les Anglais.
En 1688, le trésor anglais autorise Pieter Henriques, de Londres, à importer 200 tonnes de cacao de Tucacas, à l'embouchure de la Rivière Yaracuy, à soixante kilomètres à l'ouest de Caracas, principale filière d'approvisionnement, qui devient un comptoir en 1693, juste en face de l'île de Curaçao.
En 1693, la guerre de la Ligue d'Augsbourg rapproche la Hollande et l'Espagne : le Venezuela tente une ouverture vers les Hollandais, acceptant les marchands de Curaçao, à Tucacas. Ils s'installent pour collecter le cacao des Amérindiens de l'intérieur des terres. Certains, venus de Pomeroon-Supenaam, colonie fondée quatre décennies plus tôt, parlent encore l'espagnol. Cette implantation est le moyen de concurrencer la filière cacaoyère qui émerge au Panama, aux mains des indiens kunas.
Les Hollandais bâtissent une forteresse et une synagogue à Tucacas. Des convois de mule amènent le cacao, des vallées de Barquisimeto, Barinas, Turiamo, Coro, parfois même de Nouvelle-Grenade (actuel Colombie), via Santa Fe (future Bogota), ou de Quito (Équateur).
Les commerçants hollandais offrent en échange des textiles des Pays-Bas, des toiles de lin d'Allemagne, du vin de Madère et de Bordeaux, de la cannelle et du poivre des Indes orientales. Les entrepôts de la minuscule île débordent de produits textiles de toute l'Europe, selon une note du secrétaire de l'amirauté hollandais Job de Wildt en 1703. Des cargos font Curaçao-Livourne ou Curaçao-Bilbao mais le cacao de Tucacas sera après 1700 réexporté, dans des proportions croissantes, vers Londres, devenue l'autre plaque tournante de ce commerce.
L'armée espagnole attaque Tucacas, mais se heurte à la protection de navires hollandais et des amérindiens[46]. La colonie hollandaise était commandée par Jurriaan Exteen, alias Jorge Christian, ancien capitaine de navire autoproclamé Marquis de Tucacas, président de la congrégation appelée « Santa Irmandad », et par son successeur Samuel Hebreo, alias Samuel Gradis Gabai, autoproclamé Señor de las Tucacas.
En 1711, Tucacas exporte 12 000 bales de cacao, selon Juan Jacobo Montero de Espinos, maire de Coro, qui attaque un des convois de mules. En 1717, le Venezuela devient membre de la Nouvelle-Grenade, avec la Colombie et l'Équateur. Le vice-roi Jorge de Villalonga, en raison des pressions de l'église catholique, décide d’éliminer Tucacas. Pedro Jose de Olivarriaga est nommé commissionnaire contre la « contrebande ». À la tête de 40 navires, il s'empare de la ville en 1720. La synagogue est détruite, les juifs fuient à Curaçao sur 30 à 40 navires. Cependant, les populations demandent à conserver des contacts commerciaux avec eux. En 1722, les juifs reviennent à Tucacas pour les foires commerciales, en janvier et juin mais aussi la collecte.
Jusqu'en 1720, Curaçao et son cacao vénézuélien rapportent plus à la Hollande que tout le Suriname et jusqu'en 1730, les Pays-Bas tirent plus d'argent de l'Amérique que la France et que l'Angleterre, même si dès les années 1740 ces deux derniers pays pèsent chacun deux ou trois fois plus, grâce à la montée en puissance du sucre.
Les rabbins de Bayonne composent des livres en espagnol, dans la clandestinité, comme Historia Sacra Real d’Yshak de Acosta, en 1691. En 1684, M. de Riz, intendant, obligea 93 familles juives à sortir du royaume. Le 23 août 1691, les échevins rendirent une ordonnance interdisant aux juifs portugais de Saint-Esprit de faire des acquisitions à Bayonne. Vers 1723, un recensement de Saint-Esprit dénombre 1 100 juifs et 3 500 français, principalement actifs dans le sel, la colle et le chocolat.
La diaspora du cacao regroupe aussi des Anglais venus en 1651 et 1659 à Curaçao, ou des Italiens Granas originaires de la ville toscane de Livourne, appelée Leghorn en hébreu, nom également donné à une ville de Curaçao d'où partent les fondateurs de Tucacas, au Venezuela en 1693. L'Italie et le Pays basque seront ainsi reliés au cacao vénézuélien, avec au siècle suivant des cargos de cacao pour Bilbao et Livourne.

