Quartier 9 : du passé ouvrier ne faisons pas table rase

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Le projet sur la mémoire du quartier Prévalaye- Cleunay-Arsenal-Redon a été l’occasion, pour moi, de renouer avec les Archives Municipales, pour d’autres, de les découvrir et se plonger dans un passé récent ou plus ou moins ancien du quartier 9 (Cleunay-Arsenal-Redon).


Il ne s’agissait pas de faire un travail d’historien. Cependant il me semble utile de faire quelques remarques préliminaires. Les documents écrits sont une source d’information mais il faut les regarder avec du recul. Ils relatent quelques instants, quand ils sont objectifs, de la vie du quartier mais c’est très peu par rapport à tout ce qui n’a pas été écrit. Nous n’avons que des pointillés du passé. Le plus souvent c’est ce que les institutions en ont gardé et généralement ce sont des personnes qui savent s’exprimer par écrit qui rédigent. Pour les autres, il n’y a pas de trace alors que ces autres regards ont tout autant d’intérêt pour approcher le passé proche sans vision unilatérale. De plus, dans ce projet, pour plusieurs d’entre nous, nos propres souvenirs s’y sont entremêlés et, là aussi, il faut prendre du recul. Ce que nous appelons notre mémoire est une sélection de ce que notre cerveau a bien voulu retenir, c’est aussi ce que nous avons reconstruit plus ou moins consciemment en faisant jouer notre propre subjectivité et en n’ayant vu les évènements que sous un seul angle.

Ce texte est le résultat de cinq ou six séances de travail aux Archives Municipales et de quelques recherches d’information dans d’autres documents et dans mon entourage. Il ne donnera donc pas plus qu’il ne peut. Comme je l’ai précisé, cet écrit peut être empreint de subjectivité. Certains voudrons peut être y réagir, pour préciser, rectifier, protester ? … et c’est tant mieux.

Je commence par un souvenir personnel. Il s’agit du nombre très important de bicyclettes se croisant au carrefour rue Claude Bernard-boulevard Voltaire il y a cinquante ans. Je sais qu’en évoquant cela certains de mes amis sourient et me disent que j’ai du vivre en Chine. Pourtant les automobiles n'étaient pas encore très répandues et dans le quartier les transports publics qui débutaient seulement n’offraient ni la rapidité ni la diversité actuelles. C’est cela qui m’a conduit à m’intéresser au passé industriel du quartier 9. Où allaient et d’où sortaient tous ces cyclistes et ces piétons aux premières heures du matin et en fin d’après-midi ? Quand on se promène aujourd’hui dans le quartier, il est difficile d’imaginer qu’il y a trente ans et plus, c’était un tout autre environnement qui y prévalait. Je propose un cheminement anachronique situant différents lieux de travail plus ou moins importants indépendamment de l’époque en croisant mes propres souvenirs et ce que les Archives Municipales m’ont fait découvrir.


De la Motte Picquet au quai de la Prévalaye

Je commence par un site à la limite du quartier, aujourd’hui complètement disparu. Il se situe entre la rue de La Motte Picquet et le boulevard de la Tour d'Auvergne. La plupart se souviennent certainement que s’y trouvaient plusieurs services administratifs de feu l’entreprise publique EDF-GDF. L’entreprise d’origine, la Société Lyonnaise « L’Union » y a fait construire sa première usine à gaz à partir de 1838 quand elle a obtenu l’affermage de l’éclairage public de la Ville de Rennes. L’usine produisait du gaz hydrogéné à partir du cracking de la vapeur d’eau et adjonction de vapeurs d’huile de schiste. Ce procédé n’étant pas viable, la société fut reprise par la Société Provinciale du gaz qui transforma l’usine afin de produire du gaz de houille. L’entreprise fut ensuite rachetée par la Société pour l’Éclairage des Villes dont le siège était aussi situé à Lyon. Elle en restera propriétaire jusqu’à la nationalisation en 1946. Tout a donc débuté par l’affermage de l’éclairage public. Les réverbères à gaz sont alors allumés le soir un par un puis éteints le matin. On trouve dans les archives les constats des dégradations qu’ils subissent régulièrement et des verres de protection brisés. Cette période a vu la Société pour l’éclairage de villes être régulièrement en conflit avec la Municipalité rennaise. L’entreprise grandit et les conflits apparaissent aussi en son sein. Je ne peux m’empêcher de reproduire cette lettre trouvée aux Archives Municipales. C’est un courrier de monsieur Kuentz, directeur de la Compagnie du Gaz, au sénateur maire de Rennes en date du 23 juillet 1885 :

Il est exact que dans la nuit du 15 au 16 juillet quelques uns de nos allumeurs se sont rendus coupables d’un délit d’entrave à la liberté du travail en empêchant, même par des voies de fait, leurs camarades de faire leur service. Mais l’exaltation de ces hommes provenait plutôt des libations auxquelles ils s’étaient livrés, que des retenues faites par la suite des amendes infligées, soit par l’Administration Municipale, soit par nous. Vous voudrez bien remarquer en effet que nous avons payé pour le dernier trimestre 1884 comme amendes la somme de 169 fr. 75 et pour le premier trimestre 1885 la somme de 32 fr. 25. Cette dernière somme seule a été retenue le 15 juillet avec les amendes infligées par nous qui s’élevaient à fr. 800. Huit hommes ont été renvoyés malgré les démarches faites par eux, leur mère ou leur femme pour conserver leur place, ils n’avaient donc aucune raison pour se plaindre. Nous attendons que l’égout collecteur en cours d’exécution soit terminé pour passer nos tuyaux sous le pont de la Mabilais. Veuillez agréer ….

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Pétition d'ouvriers de l'usine a gaz datée de 1888

Plus tard les choses s’organisent, plus syndicalement. En 1888, une pétition signée d’une quarantaine de signatures est envoyée au maire de Rennes pour lui demander son soutien afin de conserver la prime annuelle variant de 100 à 150 Francs qui a été ramenée à 50 Francs et revenir sur la suppression de distribution de cidre effectuée gratuitement sur les heures de travail. Si le maire ne reçut pas le personnel, il soutint cependant leurs revendications. Les premières tentatives d’organisation syndicale apparaissent vers 1891, suite à une nouvelle suppression de primes. Voici ce qu’en dit le directeur de l’usine :

Pendant ma courte absence, une certaine agitation s’est produite dans le personnel ouvrier. Sous prétexte de former un syndicat, un des mécaniciens suivi de deux ou trois mécontents, a tenté, avec l’appui du Journal de RENNES (rien à voir avec Ouest France) d’entraîner le personnel ouvrier à des réclamations qui devaient servir de prétexte à une grève générale … Je ne suis pas du tout disposé à laisser se former dans mon personnel une autorité parallèle à la mienne et à subir le moins du monde les exigences d’une sorte de petit parlement frondeur. Si la loi autorise les ouvriers à se syndiquer, elle ne peut m’obliger à conserver ceux qui prétendraient m’imposer leur caprice et une espèce de référendum en cas d’exclusion…

Ateliers de taillanderie Panhaleux Frères. Coll. YRG

Elle est aussi bien loin l’époque de 1926, quand le maire intervenait pour exiger la baisse du prix du gaz pour les abonnés du fait d’une perte de capacité calorifique, alors qu’à d’autres moments le conseil municipal votait des subsides pour les enfants des grévistes. Le développement de la consommation du gaz a nécessité la construction d’une nouvelle usine boulevard Voltaire. La première parcelle Voltaire est achetée en 1880 et l’usine entre en service en 1884, nous y reviendrons. Cependant le site de la Motte-Piquet n’avait pas fini son évolution industrielle. En 1902, une petite centrale électrique fut installée dans un des bâtiments de l’ancienne usine à gaz, mais en 1909 apparaissent les premières plaintes pour les mauvaises odeurs de l’usine. Rapidement, la montée en puissance de la production électrique demandant des générateurs de plus en plus puissants entraîne le déménagement des installations à proximité de l’usine à gaz boulevard Voltaire. Sur ce site, la production électrique fut opérationnelle fin 1913. On relève que de 1921 à 1929 l’effectif de l’entreprise est passé de 388 à 392 personnes. En 1985, un peu moins de 1 100 personnes dépendaient du centre E.D.F.-G.D.F. de Rennes. Pendant longtemps tout le personnel qui y travaillait avait le statut de salarié assimilé de l’État, du directeur à la femme de ménage. Ensuite la stratégie d’externalisation a commencé. D'abord le creusement des tranchées, puis l’entretien des locaux et ainsi de suite jusqu'au relevage des compteurs. La destruction du caractère étatique de l’entreprise était en route pour une concurrence libre et non faussée, selon les critères de l’Europe. On nous promettait une modération voire une baisse des prix, chacun sait ce qu’il en est aujourd'hui. Par contre les actionnaires privés sont revenus, ils ne s’en plaignent pas ! Je suis de plus en plus excédé par les courriers de GDF-Suez qui me proposent de prendre mon électricité chez eux. Le gaz et l’électricité chez le même fournisseur annoncent-ils, comme si ce n’est pas ce qui existait avant la casse !

De là je peux partir par la rue de la Santé, en souvenir sans doute de l’Hôpital des Indigents qui s’y trouvait. Je passe devant l’agence Panhard et Levassor aux numéros 7 et 10, présente en 1928, puis en continuant vers les quais, j’y croise en 1925 une usine de forgeage et taillage de limes : l’atelier de forge et taillanderie Panhaleux. Plus loin, en 1904, se trouve une usine de conserves alimentaires : Binda et compagnie. Mais, je retourne vers la rue de la Motte Piquet pour arriver place de la Rotonde, sur ma droite j’aperçois à l’angle du boulevard Sébastopol et du quai de la Prévalaye, au numéro 21, la belle façade des cycles Sparting dont la construction a été autorisée en 1941 pour l’implantation de machines destinées à l’usinage, au brasage et à la soudure. C'est là que j'ai acheté mon premier vélo d'adulte pour aller au collège rue d'Échange. Enfin d'adulte, on avait acheté en même temps des rehausse-pédales.

De la place de la Rotonde vers le boulevard Voltaire

Revenu place de la Rotonde, sur ma gauche et en face, j’ai le souvenir d’un long et haut mur de schiste rouge arrivant par la rue de l’Arsenal, c’est de l’entreprise qu’ils protégeaient que vient son nom.

Vue d'une partie de l'Arsenal, 1974

Il continue par la rue de Redon jusqu’à ce qui est aujourd’hui la Maison Héloïse. Le trottoir, la plupart du temps à l’ombre, me poussait à marcher sur celui d’en face plus accueillant. De l’autre côté de ce mur, l’Arsenal de Rennes. Il s’est installé là dans les bâtiments d’un hospice de santé en 1793 et il sera complètement reconstruit en 1844. Trop à l’étroit dans la ville, il se déploie aussi sur les terrains de la Courrouze qui commenceront à être achetés en 1856. La spécialité de l’arsenal de Rennes, qui lui vaudra son développement, est l’usinage des munitions et des douilles métalliques. La surface des terrains utilisés va aller jusqu’à 78 hectares. Au plus fort de la première guerre mondiale ce seront jusqu'à 18 000 personnes qui y travailleront, la deuxième verra l’emploi de 10 500 personnes. Dès l’après-guerre débutent les fabrications civiles comme le matériel agricole. C’est en 1968 que commence le début de la fin avec une réduction drastique des effectifs, suivie de la fin des activités sur le site d’origine de l’arsenal. A partir de 1970, il y a de moins en moins de personnes employées sur le site de la Courrouze et en 2009 un résidu d’activité ne génère plus que 45 postes. Les effectifs, longtemps imposants, expliquent la circulation qu'il pouvait y avoir dans le quartier où résidaient de nombreux ouvriers alors qu’une partie du personnel sortait par le bout de la rue Philippe Lebon. Les entrées et sorties du travail étaient rythmées par une sirène. Cela me rappelle aussi que vers midi, le premier mercredi de chaque mois, on entendait le concert des sirènes de l’arsenal, de l’usine à gaz et de bien d’autres usines de la ville qui faisaient l’exercice mensuel d’alerte. Je ne sais pas si cela a encore lieu à l’instant où j’écris ceci. Le bruit de la circulation, des avions qui décollent à Saint-Jacques et de la rocade couvrent peut-être ce hurlement qui rappelait aux vieux Rennais les alertes aux bombardements de la dernière guerre.

Établissement d'une machine à vapeur pour les ateliers du faubourg de Redon, 25 mars 1863

Si on travaille beaucoup dans tous ces lieux, les revendications sociales sont aussi présentes. Je n’énumère qu’une part infime de ce qui a été le plus visible, une grève des ouvriers de l’Arsenal et du Polygone en 1892, des grèves ouvrières en 1910 dont l’Arsenal, celles des employés du gaz en 1912 et 1919 … il y en aura beaucoup d’autres.

Inkermann-Alexandre Duval

Je continue vers le boulevard Voltaire. Un nouveau souvenir surgit, près de l’angle de la rue d'Inkermann et de la rue Alexandre Duval, le grand portail métallique surmonté d’un arc indiquant l’Asturienne-Penamet, une entreprise spécialisée dans les toitures et en particulier pour le travail du zinc. Si je continue par cette rue, j’arrive à l’usine Amora et sa tour emblématique. Si les archives ont pu confirmer mes connaissances, des souvenirs personnels les complètent. Je revois des étroites bandes de papier, ce sont mes fiches de paye des mois d’août 1962 et 1963 alors que lycéen j’y travaillais pour la saison des cornichons. Les premiers jours c’est l’inspection des barriques stockées dans le sous-sol à droite. Il fallait qu’elles soient toujours remplies de saumure à ras bord pour préserver câpres, olives et autres produits qui attendaient leur conditionnement. Plus tard, très tôt le matin, c’est le déchargement des cageots de cornichons des wagons frigorifiques qui stationnent derrière l’usine, puis l’arrivée d’un vol de jeunes filles qui arrivent pour le travail de mise en bocaux. Le palan, j’y aidais un vieil espagnol à descendre et remonter les claies chargées des bocaux à stériliser. Enfin la tour, elle interroge encore aujourd’hui. Si mes souvenirs sont bons, je me rappelle avoir monté tout en haut des sacs de graine de moutarde que nous déversions dans un conduit … ce qui se passait ensuite, je ne saurais le dire. Toujours est-il qu’en bas c’est de la moutarde qui était mise en pot. Nous sommes revenus au nom de l’usine, c’était de la moutarde Amora. Depuis c’est devenu un dépôt de câbles électriques, l’entreprise Picard, et maintenant s’y trouvent les Ateliers du Vent. Un peu plus loin, arrivé à la Mabilais, sur la fin de la rue Alexandre Duval, se trouvent des entrepôts de la Chambre de Commerce et de l’Industrie. Ultérieurement des ateliers de restauration y prendront place. Il s’agissait de sauvegarder et rénover mobiliers et peintures qui ont souffert en 1994 de l’incendie du Palais de Justice, comme les Rennais l’appelaient autrefois. Il semble que le projet d’en faire un site de restauration définitif ait été abandonné.

De Malakoff à la Vilaine

Je reviens sur mes pas et termine la rue de Redon. Arrivé au Carrefour Redon-Voltaire-Claude Bernard-Malakoff, j’ai le choix entre trois directions. Juste à l’angle, à ma droite, je vois l’entrée des établissements Joncoux aux bâtiments vieillots et bas, ils sont spécialisés dans la tuyauterie galvanisée, la vente de gazinières et autres appareils de chauffage. Ils quitteront les lieux pour Saint Grégoire en 1957 et seront remplacés par un bâtiment des Télécoms. En face à l’angle gauche, de grands bâtiments de réparation de camions, c’est le garage Saurer-Hotchkiss et plus tard Mercedes-Benz. Une grosse horloge ronde suspendue au mur du bâtiment indiquait à chacun s'il allait être à l'heure ou en retard au travail ou à l'école. Je me décide à prendre à droite, aussitôt de l’autre côté j’aperçois la vinaigrerie Dessault. Je la retrouverai boulevard Voltaire car elle donne sur deux les deux voies. Je me souviens à ce propos d'un concours de lancer de cailloux dans la cour du 4 bd Voltaire. La vinaigrerie avait des toitures avec de grandes verrières, ce que nous avions oublié. Les cailloux franchissaient les pans sud et retombaient de l'autre côté au nord. Quelques jours plus tard, l'arrivée de la police nous a bien mis dans l’embarras, d'autant plus que les policiers avaient demandé à une fillette de 6-7 ans le nom de ceux qui avaient lancé des cailloux. Elle avait donné le nom de tous les garçons de l'immeuble, une dizaine. Les coupables, dont j'étais, se sont dénoncés pour éviter les ennuis à ceux qui n'étaient pas présents ce jour-là. La directrice de la vinaigrerie qui nous faisait l'impression d'une femme très sévère avait par la suite retiré sa plainte. Je ne sais si ce règlement intérieur était aussi appliqué au site rennais, mais dans un règlement intérieur de la Vinaigrerie Dessaux de 1880 on trouve :

1- Piété, propreté et ponctualité sont la force d’une bonne affaire 2- … Les employés de bureau n’auront plus à être présents que de sept heures du matin à six heures du soir, et ce, les jours de semaine seulement. 3- Des prières seront dites chaque matin dans le grand bureau. Les employés de bureau y seront obligatoirement présents. 6- … Il est recommandé à chaque membre du personnel d’apporter chaque jour quatre livres de charbon durant la saison froide … et tout le reste à l’avenant qui se termine par Les propriétaires reconnaissent et acceptent la générosité des nouvelles lois du Travail mais attendent du personnel un accroissement considérable du rendement en compensation de ces conditions presque utopiques.

Si j’ai le temps d’attendre, la vinaigrerie est remplacée par le garage Fiat … mais en face le garage Saurer a laissé place à un immeuble. Il va ensuite en être de même sur l’emplacement du garage Fiat. Je continue mon cheminement vers la Vilaine, vers le pont de l’Abattoir (cette désignation a-t-elle été officielle ?). C’est encore un pont de bois reconstruit rapidement après les bombardements. Pont de l’Abattoir parce après avoir laissé à ma droite une carrosserie-vente de véhicules britanniques, j’arrive à ce qui pour moi et tout le monde a été la place de l’abattoir. Hé oui ! Qui peut imaginer que cet endroit aujourd’hui impersonnel, quelconque, a retenti pendant longtemps de beuglements, de bêlements, de grognements mais aussi des cris désespérés des animaux égorgés dans l’abattoir municipal qui s’y trouvait. Très tôt le matin c’était un va-et-vient de véhicules de tous types, le plus souvent des bétaillères déchargeant des animaux pour la boucherie, des paysans et des bouchers qui circulent entre l’abattoir et les cafés situés en face. Des scènes qui feraient s’indigner les amis des animaux aujourd’hui : porcs qu’on frappe et bouscule sans ménagement pour les faire entrer dans les locaux, bœuf que l’on pousse l’aide du pare-choc d’un camion, aiguillons qui taraudent les vaches, veaux que l’on tire à moitié étranglés par une corde, chevaux qui hennissent d’effroi. Ils heurtent pesamment de leur arrière train les parois de la bétaillère qui les retient ou frappent violemment du sabot le hayon. Ce sont les moutons apeurés qui suivent leur leader. C’est aussi un taureau qui, ayant résisté à tous les mauvais traitements, finit par se faire entraîner docilement par une vache en chaleur qui lui a été présentée, l'instinct de reproduction est plus fort que tout. Un coup d’œil à l’intérieur, une longue avenue de crochets où pendent des animaux dépecés et d’autres qui attendent, des bacs débordant de sang, la masse qui s’abat sur la tête d’un porc, la détonation d’un coups de pistolet à pointe et un bœuf qui s’effondre, des types aux tabliers qui furent blancs, rouges de sang. Parfois une révolte, un taureau s’est échappé et c’est la corrida sur la place. Une fois l’un d’eux ne s’est rendu qu’abattu par la police appelée à la rescousse. Si je ne me trompe pas, le concierge de l'abattoir au nez en fraise s'appelait Avignon.

Abattoir de Rennes, avant 1940

Le samedi et le dimanche, jours de repos et le silence, on pouvait entendre les chiens de la fourrière pour animaux située sans doute vers le mur du fond de l’abattoir. Depuis, après avoir été rasé, c’est un bâtiment des Telecom avec sa tour visible de loin qui a pris la place …

Mais l’histoire s’accélère, après avoir été abandonné il y a quatre ans, le bâtiment des Télécom avec sa tour qui a pris la place de l'abattoir renaît avec un nouveau propriétaire pour une nouvelle destination … le siège de la BPO (La BPO a récemment annoncé que ces bâtiments étaient surdimensionnés par rapport à ses besoins. Elle construit son nouveau siège entre Rennes et Saint-Grégoire, le long de la route de Saint Malo. Si je retourne en arrière, les archives me disent que cette zone a été l’emplacement de nombreuses entreprises. Rue Malaguti on relève qu’en 1925 s’y trouvait une usine de semelles de galoches. Rue Jean Guy, c’est l’usine Ravilly

Magasins et Bureaux de Lormandière 13, quai de la Prévalaye
Facture émise par l'entreprise Jean Guy

qui fabrique des conserves alimentaires, elle fonctionnera de 1919 jusqu’à 1930. Sur le quai de la Prévalaye en 1919, l’implantation de l’atelier de menuiserie Bossard est autorisée, la même année la Société des Fours à Chaux de Lormandière et de la Chaussairie

Façade de la Société des Fours a Chaux

présente les beaux plans de la construction d’un bâtiment à l’angle du quai et de la rue Jacques Gabriel. Au numéro 19 du quai, en 1934, un garage est transformé en charcuterie et laboratoire. Au numéro 27 c’est la société des Anciens Établissements Lehon qui installe des hangars en 1948 et c’est l’industriel Georges Lambert qui installe un atelier-dépôt aux numéros 31 et 33 la même année. C’est au numéro 33 que se situent les chambres froides de Georges Graff[1]. Un saut dans le temps, rue Sapeur Michel Jouan jusqu’à la fin des années soixante-dix, on trouve les bureaux de l’entreprise Hovasse et son dépôt de sacs de ciment, de tuyaux de tous calibres et de parpaings. Rue Denis Papin on voit les entrées et sorties régulières d’un grand garage de stationnement pour les camions du journal Ouest France.

Vers le passage à niveau Claude Bernard

Manoir du Gravot, faubourg de Redon. Coll. YRG

Au carrefour Voltaire-Redon, j’aurais pu remonter sur ma gauche par la rue Claude Bernard jusqu’aux établissements Jean Prost[2], au n° 22. Tient ! Au coin de la rue Claude Bernard et de la rue Alexandre Duval les deux grands marronniers ont disparu. Le terrain de jeu pentu n'est plus là, il est resté longtemps un parking stabilisé qui va prochainement être construit. C'était sans doute au printemps que nous allions chercher des hannetons sous les arbres, une grosse boîte d'allumettes vide nous servait de prison. Plus tard un fil à la patte et nous avions des hélicoptères. Comment terminaient les malheureux insectes, je l'ai oublié. Cela fait bien longtemps que j'ai vu des hannetons. Aurais-je contribué à la disparition de l'espèce ? Revenons à Prost. Tout en restant sur le Mail, la plus grande partie de l’établissement a émigré sur le site de l’ancien manoir Le Gravot. C’est en 1961 que les transports s’y installent. Le personnel du garage du Mail y arrive en 1962. Les voies de chemin de fer y accèdent. Par plusieurs étapes, on y trouve tout ce qui est nécessaire au fonctionnement de l’entreprise : citernes à gasoil et pompes, station de lavage, atelier de réparation, carrosserie, bureaux. Pendant et après la dernière guerre, l’entreprise a beaucoup transporté pour la société l’Économique. En 1972, l’entreprise Jean Prost qui compte près de 600 employés, devient le transporteur le plus important de Bretagne. Devenue « Prost Transport », il ne cesse de s’étendre, à toute la France d’abord, puis à la Belgique et aux Pays Bas. De 1972 à 1985, 800 nouveaux emplois sont créés. En 1992, l’entreprise compte 61 succursales, emploie 2085 personnes et exploite 1 410 véhicules. Le rachat par UPS qui avait d’autres intérêts a lieu en 1991. Les Américains débarquent physiquement, parmi eux, Tony Montano, un gars du New Jersey d'origine italienne. Il s’agissait surtout de racheter la compétence et le réseau … une autre histoire, d’autres valeurs, mais d’horribles camions et camionnettes marron font leur apparition. Aujourd’hui c’est place rase autour de la trémie Claude Bernard, difficile d’imaginer les entrées et sorties, surtout le soir et très tôt le matin, des innombrables poids lourds et semi-remorques sortant des entrepôts. Un peu plus loin, boulevard de Cleunay, un autre dépôt Prost a pris la place du garage Ricard. C'est là que stationnent les véhicules de transports exceptionnels comme le tracteur de 240 CV tous terrains 66 avec cabestan arrière ou le semi d’une longueur transportable de 18 à 25 mètres, bogie arrière orientable par servo-direction pneumatique. Tout près, c’est l’entreprise Rol Lister, boîte de travaux publics, encore des camions.

La Mabilais

Si je retourne au carrefour Redon-Voltaire, rien de remarquable d’un point de vue entreprise, sauf peut-être une menuiserie. Au 57 boulevard Voltaire au début du XXe, est installée une usine pour la fabrication d’agglomérés de charbon de bois. Elle sera l’objet de plaintes des voisins pour le bruit et les odeurs.

Petitition habitants 15 mars 1910 I94 1.jpg
Pétition des habitants datant du 15 mars 1910

Maintenant j’arrive à La Mabilais. Ce sont, de part et d’autre du pont de chemin de fer, des voies ferrées qui traversent le Boulevard. Il est régulièrement fermé par une barrière pour sécuriser les manœuvres des trains de marchandises. À gauche d’autres entrepôts de la Chambre de Commerce, des dépôts de bois, à droite encore des entrepôts, des dépôts de bois, les transports Hautière et un moment les Ateliers de la Mabilais spécialisés dans l’emploi des handicapés. Ces ateliers ont émigré à Noyal-sur-Vilaine en conservant leur nom.

L’usine à gaz, le quartier de Cleunay

Je passe sous le pont étroit et traverse la voie ferrée desservant l’usine à Gaz auparavant ravitaillée en coke par voie fluviale. Elle n’a jamais cessé de se transformer, autrefois il y avait les parcs à charbon, d’autres pour les résidus de mâchefer, les fours de fabrication du gaz, les gazomètres de stockage dont un situé rue Monselet, il a été remplacé par des locaux d’EDF-GDF. En 1915 l’usine participe à l’effort de guerre en adaptant un de ses fours au recuit des douilles. La production grimpera jusqu’à 60 000 douilles par jour. Ce sont près de 700 personnes réparties en trois équipes qui y travaillent quotidiennement. Les femmes y sont employées à l’emballage, les caisses transitent entre l’usine à gaz et l’arsenal. Des Nord-Africains, comme on disait, sont recrutés, 25 en 1917 logés dans l’usine, puis cent et ensuite cinquante de plus. Ils sont plus de 2000 à travailler à l’arsenal. C’est aussi une période où les revendications salariales se multiplient. L’usine était cernée par des murs de schiste rouge, certes moins hauts que ceux de l’arsenal, mais comme lui, c’était un lieu fermé. Ces entreprises closes apparaissaient un peu mystérieuses à ceux qui n’y pénétraient pas. Pour moi, cela a été un peu différent, mon père y travaillant comme chef de quart de fabrication, c’était un lieu que je connaissais assez bien. L’usine fonctionnant en continu sept jours sur sept. Jeune, voire très jeune, n'habitant pas très loin, je lui rendais assez souvent visite. Le processus de fabrication du gaz n’avait alors pas trop de secrets pour moi. J’ai depuis un peu oublié les nombreuses explications paternelles, mais les termes de cracking, de délutage me reviennent à l’esprit. Je me rappelle aussi du bâtiment en tôle à plusieurs étages qui abritait les fours de fabrication et de la chaleur qui y régnait. Chaleur donc isolation … à l’amiante, mon père en a payé le prix fort. Un dernier souvenir, la guerre d’Algérie, pendant un temps des barbelés avaient été fixés au-dessus des murs, sans doute pour éviter l’infiltration de « terroristes », des fellagas comme il se disait. À chaque angle il y avait une sorte de guérite avec un soldat de faction. La guerre s’est terminée, les soldats sont partis, mais les barbelés sont restés longtemps, peut-être qu’ils subsistent encore le long de la Vilaine.

Ouvriers devant l'atelier de l'usine à gaz boulevard Voltaire, Hamon R., Duval L. Manoury P., Talon, Guivarc'h, Joubrel, Marchand. 1953

Ensuite le gaz de Lacq est arrivé par tuyaux, fini les trains traversant la rue. Les fours se sont arrêtés puis plusieurs bâtiments ont été abattus comme la haute cheminée. Aujourd’hui le gaz arrive directement des très lointains sites d’extraction par gazoducs ou par tankers, les gazomètres devenus inutiles ont aussi disparu, seules subsistent les halles qui ont été bien rénovées. Par contre, toute la bande le long de la voie de chemin de fer n’est pas près d’être reconstruite … pollution des sols trop coûteuse à régler.

Usine à gaz et environs, 1949

Si je continue un peu plus loin, j’aperçois l’usine d’épuration (là aussi j’y ai eu plus tard mes entrées) avec ses bassins et ses parcs de séchage des résidus, au printemps les pieds de tomates y fleurissent. Les graines ont résisté aux intestins, au voyage par les égouts et au traitement des eaux usées. L’été venu, si le temps a été favorable, une petite récolte serait possible. Mais, les mauvaises odeurs sont moins bucoliques. Suivant l’orientation des vents c’est parfois difficile à supporter d’autant plus que les habitations se sont rapprochées de l’usine. Protestations, pétitions, l’usine qui ne répond plus aux normes de traitement des eaux usées ferme en 1996 pour aller de l'autre côté de la rocade à Beaurade. La vieille usine est démantelée en 1997 pour être remplacée par un centre commercial Leclerc. Pour terminer je sillonne quelques autres rues du quartier pour découvrir les Transports Lebreton rue de Guébriant maintenant relocalisés à La Haye des Cognets, les entrepôts de la biscuiterie Blin et la menuiserie Durand vers le boulevard de la Guérinais. Je n’ai pas cité nombre d’artisans qui avaient pignon sur rue : carrossier, menuisier, couvreur, plombier, garage de réparation automobile à l’angle de la rue Philippe Lebon et du boulevard Voltaire qui eux aussi ont contribué à l’activité économique du quartier. Mon périple est terminé et finalement ma mémoire ne m’a pas trop trahi. Il y avait bien des raisons pour que le quartier soit encombré de piétons et de cyclistes. Certainement étaient-ils moins polluants que les files de voitures qui patientent aujourd’hui boulevard Voltaire et au rond-point du Leclerc. Mais sans doute que les usines, elles, polluaient alors beaucoup plus qu’aujourd’hui.

J’ai parlé dans mon titre du passé ouvrier dont le quartier a fait table rase pour insister sur le changement du quartier 9. Il est devenu plus lieu de résidence, lieu de passage par ses grands axes, lieu de commerce, de bureaux et d’artisanat. J’ai toutefois l’impression que ceux qui y travaillent sont devenus plus anonymes, plus transparents. Comment se distinguent ceux qui travaillent de ceux qui se promènent, de ceux qui vont faire des courses ? Cette présence physique ouvrière de masse, sans la sacraliser, créait le sentiment d’une force commune et d’un destin partagé dont j’ai un peu la nostalgie.

Gérard HAMON (g.nomah@free.fr)

Février 2011

Sources : souvenirs personnels assistés par Martine, des amis, des relations ; les Archives Municipales ; les ouvrages de J. B. Le Pezron « Pour un peu d’énergie » et « Pour un peu de lumière » ; l’exposition « Pour ne pas oublier » à l’initiative de la CGT d’Edf-Gdf qui s’est tenue en mai 2008 dans la salle du Gazelec rue Eugène Pottier ; un entretien avec Michel Prost ; l’album souvenirs de Célestin Frustec et celui de Xavier Coulanges tous les deux dédiés aux Transports Jean Prost.

Pour l'Arsenal, un bel ouvrage : L'ARSENAL DE RENNES de 1793 à nos jours (De l'histoire industrielle à la naissance d'un quartier) quatrième trimestre 2012, éditions de Juillet, vient d'être publié. Je ne peux que le conseiller à ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance de l'histoire du quartier.

J’ai parlé de mémoire sélective. Récemment (2014) j’ai participé à un repas annuel qui commence à devenir traditionnel … pour quelques années. J’y ai rencontré le fils d’un autre ouvrier de l’usine de cette époque que je n’avais pas croisé depuis 50 ans environ. Il m’a rappelé une histoire que j’avais oubliée. Comme les fours fonctionnaient 24 h sur 24, la nuit, ils étaient éclairés en permanence. La chaleur et la lumière attiraient toutes sortes de papillons de nuit qui venaient s’épuiser et s’assommer sous les projecteurs. Nos pères respectifs nous en ramenaient quand ils étaient exceptionnels. Je me souviens maintenant, comme il me l’a rappelé, que son père avait battu le record en trouvant un papillon dont les ailes avaient chacune la taille d’une main.

Note et références

Ce document a été réalisé dans le cadre d'un travail mené par les Archives Municipales de Rennes et des habitants du quartier 9. Merci à Violaine Poubanne et Violaine Tissier-Le Nénaon des Archives pour leur accompagnement.


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